Ces derniers mois, on a souvent comparé Angela Merkel à Helmut Kohl. L'historien Timothy Garton Ash affirme que Kohl avait le sens de l’histoire et qu’il savait toujours faire le bon choix au bon moment. Aujourd’hui, et il est loin d’être le seul, il reproche à la chancelière allemande d’être dépourvue d’une vision historique et de ne pas avoir été capable, au moment critique de la crise grecque, de consentir à des sacrifices au nom de l’Europe.

De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, l’Europe des chanceliers allemands a été totalement différente de l’Europe actuelle. Leur pays, accroché au flanc de l’Europe libre, portait le poids de l’héritage de la Seconde Guerre mondiale et était un champ de bataille potentiel durant la Guerre froide. Les politiciens allemands de l’époque avaient pour première ambition de regagner la confiance et le respect de leurs voisins, ce que les chanceliers successifs ont parfaitement réussi. Kohl a compris qu' il devait proposer une contrepartie à une réunification rapide de l’Allemagne et un renforcement du pouvoir germanique. Voilà pourquoi il était prêt à financer le passage à l’euro. C’était le prix à payer de la réunification allemande.

Aujourd’hui la situation est totalement différente. En vingt ans, l’Allemagne a su gagner la confiance de ses voisins en tant que démocratie et partenaire fiable, chose absolument inconcevable en 1945. Angela Merkel elle-même a bien sûr conscience qu’en raison de son passé, l’Allemagne est toujours observée avec beaucoup d’attention. Mais que lui reprochent exactement tous ces gens qui la critiquent ?

Garton Ash, par exemple, lui reproche d’avoir débranché le "moteur" allemand qui poussait l’Europe vers l’avant. Elle n’a pas voulu, au nom de l’Europe, aller contre l’opinion des électeurs allemands en aidant la Grèce en situation de faillite.

Si l'on regarde les choses un peu plus attentivement, on se rend compte en fait que Kohl n’a rien sacrifié pour l’unification européenne. Nous avons imposé aux autres pays européens le Pacte de stabilité et une stricte discipline financière, une discipline typiquement allemande. Le problème, c’est que ce système n’a pas fonctionné. Tous les pays de l’Union européenne ne se sont pas astreints à cette discipline et beaucoup ont menti sur leurs comptes publics.

Dans quelle mesure l’Allemagne a-t-elle besoin de l’Union européenne ? Pourquoi devrait-elle encore accepter de consentir à des sacrifices financiers ?

L’Allemagne a davantage besoin de l’UE que les autres grands pays européens. Un effondrement de l’UE aurait des conséquences catastrophiques pour ce pays, dont l’économie dépend, à quasiment 50%, de ses exportations. Une disparition de l’euro aurait pour effet d’augmenter la valeur de la monnaie allemande et de détruire ainsi notre modèle économique, qui dépend des exportations.

Mais tout de même, Angela Merkel n’aurait-elle pas dû faire fi de l’opinion des électeurs allemands et sauver la Grèce bien plus tôt ?

Je pense que la chancelière allemande a agi de façon responsable. Elle a voulu aussi exercer une certaine pression sur les Etats en difficulté, leur montrer que l’Allemagne ne paierait pas tout. Je pense que cela a fonctionné. L’Espagne, le Portugal et la Grèce ont promis qu’ils s’astreindront désormais à une discipline budgétaire rigoureuse. Je ne comprends pas les accusations d’égoïsme et de nationalisme à l’encontre de l’Allemagne. D’autant plus lorsque l’on sait que ce sont maintenant les contribuables allemands qui financent la plus grande partie du plan de sauvetage. C’est vraiment tout sauf un comportement anti-européen...

Quels enseignements tirez-vous de la crise grecque pour l’Europe ?

Pour moi, la plus grande leçon que je tire de cette crise est que l’Europe fonctionne. Certes, nous sommes passés par de longues semaines de temporisation, de tergiversations et d’incertitude, mais au final l’Europe a débloqué, au total, 750 milliards d’euros. Après cela, personne ne peut dire que l’UE est incapable d’agir.

Quelles seront selon vous, l’année prochaine, les principales menaces qui pèseront sur l’UE?

Elles seront d’ordre géopolitique. Ce sont toutes ces questions autour desquelles l’Europe ne parvient pas à présenter un front uni. La Turquie s’éloigne de l’Europe et entend devenir une puissance dominante au Proche-Orient. L’Egypte est aujourd’hui en stagnation. Elle est menacée de sombrer dans le chaos. Il y a des pays belliqueux comme l’Iran ou la Syrie. L’axe critique va d’Ankara à Kaboul. Et l’UE ne sait pas quelle position adopter. Les politiciens européens parviennent plus facilement à s’entendre sur des questions économiques que sur des questions stratégiques.

**De plus en plus de commentateurs, notammentNiall Ferguson, célèbre historien spécialiste de l’économie, affirment que l’UE est aujourd’hui confrontée à un grand dilemme : soit elle parvient véritablement à s’engager dans un processus d’unification politique, soit elle sera amenée tôt ou tard à disparaîtr****e.

Je ne pense pas qu’il faille voir les choses de façon aussi tranchée. Il est apparu que nous ne pouvons pas véritablement avoir une monnaie unique, l’euro, sans une plus grande coordination économique, qui constitue en fait un pas vers l’unification politique. Ceux qui, pour cette raison, et je faisais partie de ces gens-là, ont critiqué l’introduction de l’euro, disaient déjà cela il y a 15 ans. Mais le raisonnement qui consiste à poser l’alternative suivante, soit la création des Etats-Unis d’Europe, soit la disparition de l’UE, est faux.

Quelle est alors la réalité politique et économique de l’Europe ?

Nous ne devons pas considérer l’Europe dans les termes de cette alternative. Ce n’est pas une sorte de cathédrale que l’on construit selon un plan défini. Elle est plutôt à l’image d’un récif de corail qui croît de façon chaotique. C’est ainsi que l’Europe est née et c’est ainsi qu’elle continuera d’évoluer.

Jusqu’où, selon vous, ira la centralisation de l’UE ?

Pour le moment, je pense qu’elle se concrétisera seulement à travers un plus grand respect du Pacte de stabilité qui deviendra plus strict. Le souhait de Nicolas Sarkozy de voir s’affirmer une Union européenne totalement centralisée avec une politique économique commune ne pourra être satisfait, car deux cultures s’affrontent ici : la culture allemande et la culture française. La première appelle à davantage de réformes internes, de marché et de discipline, la deuxième à plus de centralisation, d’étatisme et d’expansion. Les rêves de Sarkozy ne peuvent pas être exaucés.