La poussée indépendantiste que vient de vivre la Catalogne m'a plongé dans un mélange de perplexité et d'appréhension. C'est sans doute la raison pour laquelle j'avais décidé de garder le silence, à l'écrit, sur ce sujet. Et aussi parce que j'imagine que les lecteurs de cette chronique ont une certaine affinité d'esprit avec moi, et que ce que j'ai à dire sur ce sujet s'adresse surtout à ceux qui ne pensent pas comme moi. Or il se trouve que cette poussée indépendantiste a coïncidé avec la sortie de mon dernier roman [Las leyes de la frontera (“la législation frontalière")]. Dans les entretiens que j'ai donnés à cette occasion, on m'a donc interrogé sur la question, et voici, en substance, la réponse que j'ai fournie.

Je comprends que certains soient en colère et au désespoir. Je comprends aussi que la colère et le désespoir les poussent à croire que la situation ne peut pas être pire et qu'il vaut mieux partir à l'aventure que de rester enfermés dans cette impasse. Face à tout cela, je n'ai qu'une certitude et un aveu à partager. Ma certitude, c'est que la situation peut encore empirer, bien évidemment, devenir bien pire même que celle que nous vivons aujourd'hui (et que nous vivons, en fait, depuis toujours ou presque).

L'aveu, c'est que j'adore les aventures, moi aussi, mais dans les romans et au cinéma, pas en politique : en politique je suis un fervent partisan de l'ennui, l'ennui le plus affreux et le plus mortel, à la suisse ou, au minimum, à la scandinave, et aussi un farouche partisan du système politique le plus rasoir qui soit, la démocratie. Ainsi, quand j'entends le président [catalan] Artur Mas déclarer que le chemin de l'indépendance passe par des “terres inconnues”, j'en ai la chair de poule. Pour les écrivains et les scientifiques, les “terres inconnues” sont un passage obligé, il leur faut aller “au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau”* comme dit Baudelaire.

Mais pour les politiques, ça devrait être interdit : si, en foulant des terres inconnues, l'écrivain tombe dans un précipice, il ne se passe rien, il est le seul à tomber ; en revanche, si c'est l'homme politique qui tombe dans le précipice, il nous entraîne tous avec lui (et avec ça, dans le précipice de l'Histoire). Je ne sais pas s'il est nécessaire de le préciser, mais enfin, par ailleurs, je ne suis ni nationaliste, ni indépendantiste.

Gauche et nationalisme incompatibles

Voilà, en gros, ce que j'ai déclaré. Depuis que j'ai tenu ces propos, je vais de stupéfaction en stupéfaction. Je suis stupéfait qu'on vienne me féliciter d'avoir eu le courage de les tenir. Je suis stupéfait par cette historienne “catalanista” qui m'a rappelé le concept d'“unanimisme”, forgé par Pierre Vilar pour désigner ces moments, dans la société, où la peur réduit au silence toute dissidence et crée une illusion d'unanimité, et qui m'a avoué qu'elle n'osait pas déclarer publiquement qu'elle n'adhérait pas à l'élan indépendantiste.

Je suis stupéfait qu'il y ait des idiots pour continuer à ne pas voir l'incompatibilité, de nos jours, entre gauche et nationalisme (à commencer, en Espagne, par le nationalisme espagnol). Stupéfait aussi qu'il y en ait de plus imbéciles encore, incapables de faire la distinction entre, d'une part, le nationalisme catalan, qui ne concerne qu'une poignée d'individus, et de l'autre, la langue catalane, qui appartient à tout le monde. Et que ces imbéciles incapables offrent ainsi sur un plateau un bien commun aux nationalistes.

Je suis stupéfait de la stupéfaction qu'a causée José Manuel Lara en annonçant que sa maison d'édition, Planeta, quitterait une Catalogne indépendante, stupéfait d'entendre le secrétaire général d'Esquerra Republicana de Catalunya [ERC, parti indépendantiste de gauche] déclarer que la Catalogne indépendante serait bilingue alors que les indépendantistes ont toujours soutenu que le bilinguisme entraînait l'extinction du catalan.

L'Histoire montre que rien n'est impossible

Je suis stupéfait par le talent d'Artur Mas, qui a réussi, du jour au lendemain, à faire en sorte que la Catalogne ne l'accuse plus, lui, de tous les maux, pour accuser à sa place l'Espagne. Je suis stupéfait (et horrifié) d'entendre un ancien président de l'Estrémadure déclarer que les Extremeños de Catalogne, dont je suis, devraient être rendus à leur région, comme si nous étions du bétail. Je suis stupéfait (et horrifié) de voir le président catalan, chargé de faire la loi et de la faire respecter, affirmer que la loi sera bafouée.

Ceci dit, je suis un peu moins stupéfait de voir un écrivain appeler à l'insurrection armée, ou un homme politique [le parlementaire européen Alejo Vidal Quadras, du Parti populaire] demander l'intervention de la Guardia Civil en Catalogne. Ce qui me stupéfait par dessus tout, c'est que des gens en apparence sensés puissent soutenir que la sécession de la Catalogne se fera de la façon la plus cordiale qui soit, sans traumatisme, et que tous semblent penser qu'il est impossible que cela débouche sur des violences.

Mais bon sang, l'histoire ne nous a donc pas appris que rien n'est impossible, que les grands changements se font presque toujours dans le sang ? Sommes-nous, une fois encore, d'une stupidité et d'une lâcheté telles que nous ne serions pas capables de trouver une issue civilisée à cet imbroglio ?