Même selon les "standards" de la police de proximité française, les images sont insoutenables. Filmée par un cinéaste amateur, la vidéo montre des unités anti-émeute en train de disperser une manifestation de squatteuses menacées d’expulsion en Seine-Saint-Denis, une banlieue de Paris réputée difficile. Certaines femmes étaient enceintes. Faisant preuve du genre de respect et de sensibilité normalement réservé aux ivrognes, les policiers ont frappé, maltraité, puis traîné les manifestantes dans la rue, et avec elles leurs jeunes enfants et bébés en pleurs.

CRS contre femmes enceintes

Le film a été tourné tôt le matin du 21 juillet, à La Courneuve, une villle particulièrement explosive, devant la résidence Balzac. L’immeuble décrépit de 15 étages doit être démoli, ce qui mettrait dans la rue des dizaines de squatteurs. Parmi eux figurent de nombreuses jeunes femmes originaires de Côte d’Ivoire, et ce sont principalement elles qu’on voit dans le film, alors qu’elles occupent la rue en signe de protestation. Au moins une femme enceinte s’est évanouie, tandis qu’un petit garçon, traîné par terre sous sa mère, pousse des cris hystériques.

Face aux manifestantes, des hommes au crâne rasé portant des gilets pare-balle et arborant le badge des CRS — la Compagnie Républicaine de Sécurité, de sinistre réputation, qui s’est rendue célèbre pour avoir impitoyablement réprimé les ennemis de l’Etat durant les émeutes étudiantes et syndicales de mai 1968. Accompagnées des cris, des pleurs et des slogans de "Laissez-nous tranquilles", les images de La Courneuve ont suscité un tollé. Des voix se sont élevées pour réclamer une enquête sur les brutalités policières et des sanctions contre leurs auteurs.

Même si les légendaires forces de maintien l’ordre françaises sont pointées du doigt, c’est le président Nicolas Sarkozy lui-même qui fait incontestablement figure de principal responsable de l’incitation à la haine raciale et de la politique d’intimidation. C’est lui, on s’en souvient, l’homme politique qui a un jour qualifié les fauteurs de troubles dans des endroits comme La Courneuve de "racaille" qu’il faudrait "nettoyer au karcher". Lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, il se réjouissait d'être surnommé le "premier flic de France", déployant des forces de l’ordre lourdement armées au moindre signe de trouble, aussi léger soit-il.

Politique de la matraque

Comme il fallait s’y attendre après son élection en 2007, la présidence de Sarkozy est placée sous le signe d’innombrables troubles sociaux, jusqu’au genre d’émeutes qui ont éclaté à Grenoble en juillet. Au cours d’une véritable bataille de rue, des magasins et des voitures ont été incendiés, et des coups de feu échangés entre jeunes et policiers. Par ailleurs, à Saint-Aignan, dans le centre du pays, des hommes masqués ont attaqué un commissariat de police après qu’un membre de la communauté des gens du voyage eut été abattu durant une course poursuite en voiture. Sarkozy a immédiatement mis les violences sur le compte des immigrés, annonçant un vaste train de mesures destinées à les remettre à leur place. Il s’agit de mener la "guerre contre la délinquance", en réglant à coups de matraque réglementaire les graves "problèmes sécuritaires" posés par les individus indésirables “d’origine étrangère”.

Se posant comme toujours en penseur de la droite dure, Sarkozy a également annoncé que seraient déchus de la nationalité française non seulement les immigrés, mais également les citoyens français d’origine étrangère, qui auraient enfreint la loi. Les prestations sociales versées aux sans-papiers seraient réexaminées et les peines minimales à l’encontre des délinquants relevées. La police de Sarkozy a également commencé à raser les campements des gens du voyage, le président s’étant engagé à procéder à des expulsions, ce qu’on a d’ores et déjà comparé à un nettoyage ethnique.

"Nous subissons les conséquences de 50 années d’immigration insuffisamment régulées qui ont abouti à un échec de l’intégration", a gentiment ajouté Sarkozy, au cas où quelqu’un aurait des doutes sur ceux qui, à ses yeux, constituaient la plus grave menace contre la stabilité de la République. Quel danger représentent exactement des femmes enceintes et leurs amis, le chef de l'Etat ne l’a pas précisé, mais il a gardé un silence décidément assourdissant sur la vidéo de La Courneuve. Alors qu’il s’efforce de se départir des innombrables problèmes dans lesquels son gouvernement est englué, il faut espérer que les cris déchirants des jeunes mères persécutées et de leurs bébés lui fassent prendre conscience du fait que s’en prendre à des cibles faciles comme de vulnérables immigrés, ne résoudrait rien.