Il y a quatre ans, en pleine remontée de l'euro face au dollar, le rappeur américain Jay-Z exhibait des coupures de 500 euros dans l'un de ses clips. Le bonhomme n'est pas n'importe qui (“I'm not a businessman, I'm a business, man!” ["je suis pas un homme d'affaires, je suis une affaire, mec"]), douze albums depuis 1996, plus de 40 millions d’exemplaires vendus. En 2006, les billets libellés en euros ont détrôné le billet vert dans le monde, 62 ans après que Bretton Woods avait entériné son hégémonie.

Ainsi, grâce aux écrans de MTV, les moins de trente ans de toute la planète ont découvert le joujou de la Vieille Europe : un billet sans égal, d'une valeur équivalente à 660 dollars – six billets de 100, un de cinquante et un de 10, concentrés en une seule coupure sans histoire ni culture. L'ancien dealer de crack, de son vrai nom de Shawn Carter, habitué à amasser des liasses de billets plus modestes, avait rapidement compris les avantages logistiques d'un tel morceau de papier, dans ses trois facettes d'unité de compte, d'unité d'échange, et de réserve de valeur.

Facteur de stabilité

Dans leur grande majorité, les citoyens lambda n'ont jamais utilisé de billets de 500 euros. Qui a décidé que la toute jeune Banque centrale européenne (BCE) allait émettre un billet représentant un pouvoir d'achat unique, du miel pour le fin fond des bas fonds de l'économie souterraine, les trafiquants de drogue, le crime organisé, les évadés fiscaux, etc. ? Idéal pour les blanchisseurs : l'euro lave encore plus blanc !

Le porte-parole officiel de la BCE rappelle que six des douze membres fondateurs de l'euro possédaient des coupures d'une valeur équivalente. Aujourd'hui, 500 personnes des régions les plus défavorisées de la planète pourraient vivre toute une journée en se répartissant équitablement un de ces billets en 500 pièces d'un euro.

Le 1er août, Stephen Fidler soutenait dans The Wall Street Journal que la popularité des billets de 200 et de 500 euros auprès des criminels, narcotrafiquants et autres adeptes du blanchiment est l'un des facteurs garantissant la solidité de la monnaie unique européenne et la stabilité financière de l'union monétaire après ces quelques mois très agités. Car si la BCE était une entreprise, son produit phare serait... le billet de 500 euros, qui pour l'essentiel circule et/ou est thésaurisé hors des frontières de la zone euro.

Succès fulgurant

Depuis sa création en janvier 2002, son émission a progressé de 32% par an (de 31 milliards d'euros cette année-là à 285 milliards aujourd'hui). En valeur, ces billets de 500 que si peu d'entre nous avons eus en mains, représentent 35% de l'ensemble des coupures libellées en euros actuellement en circulation.

Si la BCE émet chaque année 32% de plus de ses plus gros billets et si personne ou presque n'en utilise au quotidien, inutile d'être un génie de l'analyse pour en déduire qu'il y a derrière tout ça de bonnes grosses caisses d'argent sale. Vous vous en souvenez certainement : au temps béni de l'argent facile, l'Espagne, soit 10% de la population de la zone euro, accaparait 40% des billets de 500 émis par la BCE.

Comme le rappelle Stephen Fidler, en 1998 déjà, Gary Gensler, haut fonctionnaire au département américain du Trésor, s'était dit préoccupé par la concurrence qu'allait rencontrer le billet de 100 dollars (le plus gros aux Etats-Unis, équivalent aujourd'hui à quelque malheureux 76 euros) et par l'usage qu'allaient faire les délinquants des coupures de 200 et 500 euros. Un million de dollars en coupures de 100 pèse près de 10 kilos ; en billets de 500 euros, on tombe à moins de deux kilos.