Faire de l’humour dans une langue étrangère n’est pas chose facile. Prenez par exemple cette blague italienne : "Perche’ gli inglesi portano i gemelli ?". Même si vous arrivez à comprendre que cela signifie "Pourquoi les Anglais portent-ils des boutons de manchettes ?", vous aurez peut-être du mal à comprendre la chute : "Perche’ hanno paura che i francesi gli entrino nella Manica !", c’est-à-dire "de peur que les Français ne passent par la Manche !". Le temps d’expliquer le jeu de mots, la blague tombe à plat.

Cette année, pourtant, des dizaines d’humoristes venus du monde entier se retrouvent à Édimbourg pour participer à un festival annuel des arts dans une langue – l’anglais – qui n’est pas la leur. Peuvent-ils rencontrer le succès dans cet art où les mots sont rois avec leurs références culturelles, leur identité et leurs interférences ? Certains de ces humoristes vivent au Royaume-Uni et se sont toujours produit en anglais, d’autres ont commencé en Suède, aux Pays-Bas ou en Norvège avant de s’attaquer à un plus vaste marché. Non pas que l’argent soit leur seule motivation pour passer à l’anglais. Certains comme le Hollandais Hans Teeuwen ou le Suédois Magnus Betner sont des stars dans leur pays.

A chaque langue son humour

L’Italien Giacinto Palmieri n’a jamais fait de spectacle dans sa langue maternelle. "Mon humour consiste à montrer l’absurdité de certaines expressions anglaises pour un public italien". Exemple : pour "Bob’s your uncle" (Bob est ton oncle, référence au népotisme du Premier ministre britannique Robert Cecil au 19ème siècle), Palmieri propose l’équivalent italien : "Silvio s’est fait ta fille". En Italie, explique Palmieri, la culture est visuelle tandis que la comédie est plus physique – souvenez-vous de Roberto Benigni – et l’humour à proprement parler est ce qu’on appelle "umorismo inglese". Pour Palmieri, l’anglais se prête tout particulièrement à l’humour verbal. "Il y a beaucoup d’expressions idiomatiques, de cas de polysémie et d’homophonie, explique-t-il (en anglais). Ces caractéristiques, qui rendent l’apprentissage de l’anglais si difficile, en font tout l’intérêt pour la comédie".

Par le passé, l’acteur Stewart Lee avait lié le manque d’humour réputé des Allemands à la rigidité de leur langue, empêchant les tournures imprévues si communes dans l’humour anglais. Par chance, l’Allemand Henning Wehn n’a jamais eu à traduire un spectacle en anglais. A l’instar de Palmieri, il a commencé la scène après s’être installé au Royaume-Uni. Son seul problème aujourd’hui concerne l’improvisation. "Si je veux improviser, je n’arrive pas à trouver les bons mots", reconnaît-il. Toutefois, ne pas avoir l’anglais comme langue maternelle peut aussi constituer un avantage. Pour Teeuwen, les étrangers font de l’humour "comme Sinatra chante ses chansons, en étant conscients de chaque mot qu’ils prononcent". Contrairement à Wehn, qui utilise les stéréotypes allemands, la nationalité de Teeuwen n’est pas un élément central de son spectacle. "Je parle de choses un peu bizarres", reconnaît-il. C’est le moins qu’on puisse dire avec ses histoires de lapins parlant et ses chansons sur Nostradamus accompagnées au bongo. "Mon accent hollandais renforce cette atmosphère déjantée".

Un Italien imitant un Anglais imitant un Italien

Teeuwen est une vedette aux Pays-Bas. L’humoriste a d’abord traduit ses spectacles en anglais. "Sans dictionnaire, précise-t-il. Je me suis dit que j’allais uniquement me servir de mon vocabulaire limité. Richard Pryor n’utilisait pas plus de 500 mots. L’humour doit être simple et direct". Betner parle couramment anglais et son humour politique ne repose pas sur des jeux de mots. Il pensait donc qu’il n’aurait aucune difficulté en Angleterre mais s’est vite aperçu de l’énorme différence existant entre les mots et la scène. Pour le Norvégien Dag Soras, c’est l’inverse qui s’est produit : "Une fois que j’ai eu traduit mes sketches en anglais, je me suis retrouvé avec des numéros complètement nouveaux que j’avais du mal à retraduire en norvégien". Même chose pour Teeuwen : certains de ses sketches ne fonctionnent pas en néerlandais, notamment une de ses imitations d’un discours d’Obama dont la rhétorique ronflante ne se prête pas à sa langue maternelle. "Si vous faites quelque chose à la Shakespeare ou en référence à des films américains, à des gangsters ou au hip-hop, tout cela fonctionne beaucoup mieux en anglais".

Comme Betner, Soras ne se sert pas de sa nationalité dans ses spectacles. Palmieri, lui, rêve encore du jour où le public oubliera la sienne. "Je ne veux pas me cantonner pendant toute ma carrière à la comédie italienne", explique-t-il. Pour ce faire, Palmieri joue la surenchère en se présentant comme un Anglais se faisant passer pour un Italien. Le public semble mordre à l’hameçon. Les étrangers ont parfois même un avantage. "Ecouter un accent étranger, c’est comme partir en vacances gratuitement", explique Wehn. Certains publics s’attendent toutefois à davantage d’exotisme et ne se contentent pas de l’accent – pourtant indubitablement allemand – de Wehn. "Beaucoup de gens ne croient pas que je sois Allemand. Je peux être sur scène pendant une heure jusqu’à ce qu’un crétin me lance : 't’es pas vraiment allemand, hein ?'". Pour Wehn, c’est – naturellement ? – à cause des comédies anglaises : "Tout ça parce que je ne ressemble pas aux Allemands de la sérieAllo Allo!".