Lorsqu’un Hongrois utilise le terme “csehszlovák”, chacun sait que ce qu’il qualifie de la sorte est grossier et ne fonctionne pas bien, et ce qu’il s’agisse d’un produit ou d’un service. Cette épithète péjorative, devenu un mot d’argot encore utilisé aujourd’hui, vient de l’époque de la République socialiste tchécoslovaque, lorsque mon ancienne patrie était considérée par les Hongrois comme un Etat source d’embarras, incapable de produire autre chose que des biens et des services défectueux : des voitures qui ne tenaient pas la route à la nature dysfonctionnelle de l’Etat, en passant par les tentes perméables et les services indigents offerts aux touristes.

Les Hongrois ont tout à fait raison (même si, eux non plus, n’ont pas de quoi être très fiers de leur pays aujourd’hui). La Tchécoslovaquie a été, quasiment tout au long de son existence, un Etat dysfonctionnel, non démocratique, et un objet de honte. Et les 20 bonnes années qui ont suivi 1918 [l’époque de la Première République tchécoslovaque] n’y changent rien. Pourquoi devrais-je alors m’attrister de sa scission il y a 20 ans ?

Je n’aurais eu aucun regret si cette séparation n’avait été accompagnée d’un rétrécissement de l’espace démocratique, espace qui s’était largement ouvert au cours des deux premières années de l’après-1989 l’année de la Révolution de velours.

L'“intérêt”, obstacle à la démocratie

Dès que les deux petits pays ont été constitués, leurs parrains se sont mués en responsables politiques aux tendances dictatoriales, et le principe qui guidait ces Etats n’était pas la démocratie, mais “l’intérêt” tchèque ou slovaque. Si personne ne sait exactement ce que recouvre ce terme, les responsables politiques y ont souvent recours pour empêcher que se réalise ce qui, dans la construction d’un Etat, doit être son objectif naturel : la démocratie.

Si la Tchécoslovaquie avait survécu, nous n’aurions pas pu nous cacher derrière l’expression “intérêt tchécoslovaque”, car tout le monde sait que celui-ci n’existe pas. Le débat sur le caractère démocratique de l’Etat aurait été mis à nu et les nationalistes démasqués comme étant ceux qui voient en la démocratie un obstacle. Cette distinction est aujourd’hui parfois difficile à saisir, en particulier en République tchèque.

Les Etats-nations fondés sur le principe d’ethnicité – nos deux Etats reposent sur ce principe, même si la constitution tchèque tente, au moins formellement, d’en atténuer la force – ont, dans la course à la construction d’une démocratie, une position de départ bien moins avantageuse que les Etats qui fondent la nation sur la citoyenneté. Je suis intimement convaincu que si la Tchécoslovaquie  était restée sur le principe d’une seule nation politique – bien que constituée de différentes nationalités – elle serait plus démocratique que ne le sont aujourd’hui nos deux petits Etats.

Encore une chance d'être meilleur

Mais c’était sans doute impossible. La Tchécoslovaquie a été, presque tout au long de son existence, une dictature, et la foi en son avenir démocratique et fédéral n’était pas assez grande après 1989. Que le terme hongrois “csehül áll”, dérivé du mot “český” [“tchèque” en français] et servant à désigner des situations embarrassantes, ait survécu, est donc mérité.

Je crois, et pas seulement parce que nous entrons dans une nouvelle année, que notre petit monde après la partition de la Tchécoslovaquie a encore une chance d’être meilleur. Et ce même si la République tchèque et la Slovaquie n’ont pas pris, il y a 20 ans de cela, un départ prometteur. Leurs parrains sont peut-être, enfin, définitivement tombés dans l’oubli…