Un cambriolage spectaculaire d'un montant de 100 millions d'euros perpétré au Musée d'art moderne de Paris en mai dernier et le procès, le mois prochain, de trois hommes liés à un audacieux fric-frac dans l'appartement de la petite fille de Picasso, ont révélé la vulnérabilité des propriétaires d'œuvres d'art face aux agissements de cambrioleurs particulièrement méticuleux.

Dans les deux cas, l'identité des malfaiteurs reste un mystère – le procès concerne trois personnes uniquement accusées de tentative de recel, et non de vol – laissant le monde de l'art se perdre en spéculations sur ces cambriolages et se poser des questions déroutantes : qui se cache derrière la vingtaine de vols, ou plus, constatés en France chaque année ? Comment les voleurs peuvent-ils espérer revendre des pièces signées par de grands artistes, aisément identifiables ? Et, plus important, les institutions artistiques du pays, si réputées, ont-elles les moyens de déjouer les projets de ce qui semble être des bandes nébuleuses de voleurs professionnels ?

Dans le marché noir mondial des œuvres d'art volées, la multitude de musées français est un terrain de chasse de premier choix. Si le nombre de vols perpétrés dans les musées français est à la baisse depuis le pic de 1998 – 47 vols – une moyenne de 35 cambriolages par an ont été dénombrés au cours des quinze dernières années. Ils ont donné lieu à une profusion de théories contradictoires qui pointent généralement du doigt une pègre mouvante, composée de criminels de tous bords, opérant dans des cellules difficilement identifiables, échangeant des informations sur les acquéreurs potentiels et les œuvres à la vente, étudiant méticuleusement leurs cibles avant d'agir.

La France et l'Italie en première ligne

"Des directeurs de musée m'ont avoué qu'ils y pensaient tous les jours", confie Christophe Girard, adjoint à la culture de la mairie de Paris. Ils savent tous que les voleurs ont des moyens sophistiqués et que la valeur de l'art aujourd'hui dépasse l'entendement". De Boston à l'Égypte, de grands musées ont eu droit à leur piqûre de rappel en matière de systèmes de sécurité. Mais la France et l'Italie, avec leur foisonnement de trésors culturels, sont les pays les plus vulnérables aux vols, selon Interpol, l'organisation internationale de police criminelle basée à Lyon, qui dénombre plus de 35 000 entrées dans sa base de données créée l'année dernière pour recenser les œuvres d'art volées.

Karl Heinz Kind, qui Y dirige le service chargé des œuvres d'art, se rit du poncif entretenu par le film "L'Affaire Thomas Crown" autour d'un Monet volé, selon lequel de riches collectionneurs se cacheraient derrière ces vols. "Pure fiction", tranche-t-il. Comme le laissent supposer les cambriolages commis au Musée d'art moderne de Paris et dans l'appartement de l'héritière de Picasso, c'est plutôt le sens de l'organisation qui semble faire la fierté des malfrats, selon Robert Wittman, ex-agent du F.B.I. Robert Wittman a infiltré une bande criminelle dans le Sud de la France en se faisant passer pour un riche expert de Philadelphie, aidant ainsi la police à retrouver un Monet et d'autres tableaux volés à Nice en 2007.

Il suppute que certains voleurs ont des liens avec le gang de la Brise de Mer – un organisation criminelle corse décimée par une vague d'assassinats – mais en règle générale, estime-t-il, il s'agit de voleurs de tous horizons qui cherchent simplement de la marchandise à revendre. "Ils sont organisés en nébuleuses", explique Robert Wittman, auteur d'un livre, Priceless [Inestimable], dans lequel il évoque certains d'entre eux et parle de ses propres exploits d'agent infiltré. "Ils possèdent des cellules dans tout le pays et chaque cellule sait ce que font les autres. Si le groupe de Marseille trouve un acheteur, ils en avertissent l'autre cellule. Personne n'est spécialisé. Ce sont des voleurs, point."

Un "brin d'ADN"

Ce type de bandes est-il responsable du vol perpétré au Musée d'art moderne de Paris ? Charles Hill, ancien enquêteur de Scotland Yard devenu détective privé, s'est infiltré dans le milieu pour retrouver "Le Cri" d'Edvard Munch après sa disparition en 1994 de la Galerie Nationale d'Oslo. Il a également retrouvé un Vermeer dérobé par des malfaiteurs irlandais dans un manoir britannique. "Ces groupes s'apparentent à un brin d'ADN ; ils sont tous reliés les uns aux autres sur le même cordon, détaille Charles Hill. Ils sont en contact étroit avec des criminels du Benelux, Belgique et Hollande, en particulier pour le recel des œuvres". Bien qu'ils soient extrêmement peu loquaces sur les investigations en cours à Paris, la police française et le juge chargé de l'enquête contestent l'idée d'une implication du gang de la Brise de Mer.

D'après les experts, il est relativement facile de subtiliser une œuvre d'art. Le plus dur est de la vendre, ce qui requiert de l'organisation et un circuit de distribution. En règle générale, c'est au moment de la vente que les voleurs commettent un faux pas, selon Robert Wittman, qui relève que les criminels sont souvent meilleurs voleurs qu'hommes d'affaires.

Une affaire récente survenue en Allemagne illustre les dangers liées à la mise sur le marché : quatre hommes – dont deux avocats – ont été arrêtés cet été alors qu'ils essayaient de négocier un accord financier pour la restitution de huit tableaux d'une valeur de 900 000 euros dérobés dans une banque privée de Düsseldorf, la Bankhaus Lampe. Lors de ce cambriolage de 1998, les voleurs étaient partis sans laisser de trace : pas d'effraction, pas de vidéos, les portes étaient restées fermées, comme d'habitude.

À ce jour, affirme Christophe Girard, de la Ville de Paris, aucune rançon n'a été réclamée, et le Musée d'art moderne tente de reprendre le cours de ses activités. Aujourd'hui, sa grande galerie consacrée à l'École de Paris – où la "Femme à l'éventail" de Modigliani a été volée – hérite d'une nouvelle peinture et d'une nouvelle disposition de ses tableaux. Paris a depuis renforcé ses mesures de sécurité, mais il est une chose qui n'a pas bougé en France. Les voleurs condamnés – quelle que soit la valeur de leur butin – ne peuvent pas écoper d'une peine supérieure à cinq ans d'emprisonnement, une durée standard qui varie d'un pays à l'autre en Europe. De fait, si des condamnations tombent lors du procès de septembre, explique M. Baratelli, avocat de la famille Picasso, les suspects ne prendront probablement pas plus de deux ans.