Le Royaume-Uni a toujours été réticent à l’égard de l’Europe. Depuis son adhésion il y a quarante ans à ce qui était alors la Communauté économique européenne (CEE), son attitude a été marquée par les idées fausses et les occasions manquées.

Les raisons de la difficile relation du Royaume-Uni avec l’Europe sont à chercher dans la culture, la géographie et l’histoire du pays. La Grande-Bretagne est une puissance post-impériale qui entretient des affinités avec d’autres pays anglophones, en particulier les Etats-Unis. L’incompréhension mutuelle entre le Royaume-Uni et l’Europe tient à une divergence fondamentale de vues : tandis que le Royaume-Uni voit sa participation au club européen en termes purement économiques, ses deux cofondateurs, la France et l’Allemagne, envisagent l’Union européenne comme un projet politique bâti sur les cendres de la Seconde Guerre mondiale.

Créanciers septentrionaux et débiteurs méditerranéens

Ces divergences se sont aggravées avec la crise de la zone euro. Quoique hésitante dans un premier temps, la réaction de l’Europe face à la crise a clairement enterré l’illusion selon laquelle la notion continentale d’une “union toujours plus étroite” serait le produit de quelques esprits bruxellois enfiévrés. Face au risque d’effondrement de l’euro, l’idée d’un gouvernement économique plus intégré a incontestablement progressé dans toutes les capitales européennes, y compris à Londres.

Le second phénomène post-crise, qu’il ait été voulu ou non, est le retour en scène de l’Allemagne comme principal acteur européen. Sa montée en puissance est telle que ses partenaires n’osent pas s’opposer à ses recommandations budgétaires et économiques de peur que la Berliner Republik retire son soutien au sauvetage de la zone euro.

Il en découle donc que en ce qui concerne l’avenir proche, l’UE sera divisée non seulement entre ceux qui font partie du “cœur” de la zone euro et les autres, mais aussi entre le groupe des puissants créanciers septentrionaux dirigés par l’Allemagne et celui des pays méridionaux débiteurs affaiblis composé de Chypre, la Grèce, l’Italie, le Portugal et l’Espagne.

Tel est le contexte géopolitique dans lequel interviendra le discours très attendu de David Cameron sur l’Europe. Son report à plusieurs reprises témoigne de la complexité des questions en jeu.

Adopter une approche réaliste fondée sur l'intérêt national

Le Financial Times a, pour sa part, toujours plaidé en faveur d’une intégration pleine et entière de la Grande-Bretagne dans l’UE, et nous continuons de penser qu’elle est essentielle pour l’intérêt national. Nos raisons vont au-delà d’un calcul purement économique sur les coûts et les bénéfices. Elles concernent la place de la Grande-Bretagne dans le monde. Le fait d’être membre de l’UE permet à la Grande-Bretagne de peser sur le premier marché du monde. Il contribue à préserver le caractère spécial de la relation entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Il amplifie l’influence de la Grande-Bretagne dans un monde où le pouvoir économique a tendance à se déplacer vers l’est.

Les avantages se vérifient bien au-delà des frontières nationales. Grâce au marché unique, les Britanniques peuvent vivre, travailler, voyager et étudier librement à travers l’Europe. L’élargissement de l’UE vers le sud et l’est a consolidé la démocratie en Espagne, au Portugal et en Grèce, et créé une zone de paix et de prospérité dans une Europe centrale et orientale autrefois communiste. Pourtant, l’UE actuelle est extrêmement différente de celle à laquelle le Royaume-Uni a adhéré en 1973, ou même de celle dans laquelle les Britanniques ont décidé de rester en 1975, la dernière fois où on a sollicité leur point de vue par un référendum.

Les réformes que l’UE envisage afin de consolider le projet de monnaie unique, comme l’union bancaire et la mise en place d’un budget spécial pour la zone euro, vont une nouvelle fois faire évoluer l’Union de manière profonde et irrévocable. Ces réformes entraineront l’émergence d’un nouveau cœur, étroitement intégré, auquel le Royaume-Uni pourrait indéfiniment refuser de se joindre, et qui pourrait bien finir par exercer une influence déterminante sur des secteurs de l’UE auxquels les Britanniques accordent la plus grande valeur, tel par exemple le marché unique.

Dans ces conditions, que doit faire M. Cameron, et, ce qui est tout aussi important, que doit-il ne pas faire ? Le Premier ministre doit tout d’abord adopter une approche réaliste fondée sur l’intérêt national. Bien entendu, il doit tenir compte de l’humeur eurosceptique qui se manifeste dans les rangs du Parti conservateur, mais il ne doit pas y céder. Il doit éviter de confondre la protection des droits existants avec le rapatriement futur de certains pouvoirs. Mais surtout, il devra s’exprimer au nom du pays, pas au nom d’un parti.

Par ailleurs, il doit prendre une position de pointe dans l’UE, comme l’avait fait Margaret Thatcher sur les questions du marché unique et de l’élargissement. Le Royaume-Uni est un client difficile, mais c’est aussi un membre apprécié du club européen. Il peut – et doit – se chercher des alliés. Les Britanniques peuvent exercer leur influence pour faire adopter des réformes dynamiques favorables aux affaires comme ils l’ont fait depuis la création du marché unique. La crise financière a affaibli le camp des partisans des affaires, mais il retrouvera sa vigueur, en particulier si l’UE prend des mesures sérieuses pour redresser la faiblesse de sa croissance.

Les Britanniques doivent également insister pour que la Commission européenne joue son rôle d’arbitre indispensable veillant à l’application des règles du marché unique et dirigeant la politique commerciale. Il existe là une possibilité d’alliance naturelle avec l’Allemagne, qui reste fermement opposée à toute mesure qui, au nom du renforcement de la zone euro, saperait le marché unique.

Définir un nouvel engagement britannique

Mais il y a aussi des choses que M. Cameron ne devrait surtout pas faire. Il a insisté sur le fait qu’une plus grande intégration devra se faire en échange d’un desserrement des liens entre la Grande-Bretagne et ses partenaires européens. Son discours pourrait bien tenter de définir les termes du nouvel engagement britannique. Mais il devra veiller à ne pas entretenir de faux espoirs laissant à penser que les autres membres autoriseront le Royaume-Uni à participer au marché unique sans qu’il en accepte les règles et principes fondamentaux. De la même façon, menacer d’opposer un veto aux modifications des traités qui sont essentielles pour la protection de l’euro sera considéré comme du chantage. Il en résulterait probablement une rupture calamiteuse des relations entre l’Europe et nous.

Enfin, M. Cameron ne doit pas laisser les Britanniques se bercer d’illusions. Chercher à obtenir pour le Royaume-Uni un statut semblable à celui de la Norvège ou de la Suisse n’a aucun sens. Ces deux pays doivent accepter les règles du club mais n’ont pas voix au chapitre pour les établir. Une telle position serait intolérable pour le Royaume-Uni. Elle mènera tout droit à la sortie.

L’intérêt national pourrait bien imposer à M. Cameron – ou au prochain gouvernement – qu’il codifie la relation entre le Royaume-Uni et un bloc nouveau emmené par la France et l’Allemagne. La question devrait être soumise à un référendum demandant si nous voulons être “dedans ou dehors”. Mais en attendant que M. Cameron connaisse les termes du nouvel accord sur la zone euro, il devrait clarifier les principes essentiels qui sont en jeu – et garder son calme.