Un mercredi après-midi, à Stuttgart. Le soleil brille. La pelouse aurait besoin d'un coup de tondeuse, mais Sylvia Heimsch sait qu'elle est attendue ailleurs. Elle jette un regard rapide aux images de la webcam, qui retransmettent en direct, dans son salon, les progrès des travaux de la gare centrale de Stuttgart. Puis elle attrape son sifflet, ses chaussures de marche et part dans le centre-ville avec son fils.

Depuis des mois, Sylvia Heimsch, 47 ans, se bat contre le projet "Stuttgart 21". Elle fait partie du comité organisateur des "défenseurs du parc", qui entendent empêcher l'abattage de près de 300 vénérables arbres du parc de Schlossgarten, qui jouxte la gare. Ce 25 août, Sylvia a rejoint une centaine d'autres manifestants qui ont bloqué la Nationale 14, à Stuttgart. Sylvia n'a rien à voir avec les contestataires de l'ancienne République fédérale [Allemagne de l'Ouest]. Elle n'a rien contre l’establishment allemand – elle en fait même partie. Avec son mari et ses trois enfants, elle habite une maison Art nouveau retapée. "A nos manifestations du lundi, on voit arriver des médecins, des professeurs, des ingénieurs et des avocats", affirme-t-elle, "ce sont des piliers de notre société, mais ils ne peuvent plus supporter les aberrations de nos politiques".

L'émergence d'une république contestataire

Les Allemands donnent actuellement l'image d'un peuple de réfractaires. On observe des mouvements de contestation quasiment partout, et sur quasiment tous les sujets. Que ce soit contre une nouvelle gare à Stuttgart, une réforme scolaire dans le Land de Hambourg ou une loi anti-tabac en Bavière, on manifeste, on proteste, et on vote en assemblée. Le peuple étend son pouvoir et on assiste à l'émergence d'une république contestataire.

Voilà un moment que les citoyens n'avaient pas pris autant d'initiatives, alors que de nombreux politiques semblent, eux, baisser les bras. Roland Koch, ministre-président de Hesse, Ole von Beust, Premier Maire de Hambourg, Horst Köhler, président de la République fédérale : tous ont jeté l'éponge et quitté leur poste. À Stuttgart, Sylvia Heimsch ne connaît pas cette lassitude. Les nouveaux politiques, ce sont elle et ses camarades. Ils ne se qualifient pas comme tels et exercent d'autres métiers, mais ils assument une tâche qui est normalement dévolue aux politiques : exercer son influence sur l'organisation de la vie collective. Pour ce faire, ils affrontent les ministres-présidents, les maires et les parlementaires, dont ils remettent les décisions en question et contestent les lois et les projets. Le pays voit ainsi s’opposer les citoyens aux politiques.

À première vue, il s'agit là d'une évolution bénéfique. La démocratie est vivante, les citoyens s'impliquent, participent. Pourtant, cela n'engendre pas nécessairement une société meilleure. De nombreux mouvements s'en prennent à des projets mis en œuvre dans les domaines de l'énergie ou des transports et s'opposent donc aussi à la modernisation du pays.

Une classe politique incompétente

Quel est le profil du citoyen qui s'exprime ici ? La contestation et les référendums sont presque toujours dirigés contre la politique d'une commune ou d'un Land [région]. Mais la contestation concerne aussi la politique fédérale et la caste politique dans son ensemble. La coalition entre chrétiens-démocrates et libéraux est au pouvoir depuis bientôt un an, mais n'a encore pris aucune décision majeure.

La classe politique semble incompétente pour résoudre les problèmes du pays. Et quand des décisions sont prises, elle ne pèsent pas grand-chose. Les citoyens ont compris que les lois étaient d'une durée de vie limitée. Qu'il s'agisse de la retraite à 67 ans ou de la durée de vie des centrales nucléaires, les partis semblent aujourd'hui passer le plus clair de leur temps à mettre à la corbeille des décisions qui n'ont pas plus de quelques années. Or, lorsque les lois sont soumises aussi souvent à la révision, toute politique semble provisoire. Et l'on se sent invité à raccourcir la durée de vie d'une décision politique. Voilà à quoi s'emploient à présent les citoyens, sur les petites questions comme sur les grandes.

Et la grande affaire du moment, c’est donc le mouvement d'opposition au chantier de la gare de Stuttgart. Chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates et libéraux y sont favorables, mais ce large consensus politique n'empêche pas de nombreux citoyens de protester. Les opposants au projet craignent pour la qualité des sources d'eau minérale et pour les 300 arbres du Schlossgarten. Ils préfèreraient que la vieille gare soit classée, alors que les politiques mettent en avant les débouchés économiques de la nouvelle gare, qui permettra une liaison plus rapide entre Paris et Bratislava. La protestation a pris une dimension quasi-religieuse. Sur YouTube, on peut visionner une vidéo montrant une prestation de serment devant la vieille gare.

Une lutte de citoyen contre citoyen

Le théoricien des systèmes sociaux, Niklas Luhmann, avait parlé de "communication de la peur" à propos des mouvements contestataires des années 1970 et 1980 : peur des radiations atomiques, peur de la prochaine guerre mondiale. Cela rendait le mouvement particulièrement radical. Aujourd'hui, la peur n'est plus aussi forte, le mouvement plus aussi radical. Mais c'est toujours l'émotion, l'inquiétude personnelle, qui s'expriment dans les manifestations des opposants à la nouvelle gare.

Pour autant, cela ne signifie pas que les citoyens sont dans leur droit. Que veut dire la présence dans la rue de 30 000 personnes dans une ville qui en compte 600 000 ? Si chaque élu représente un grand nombre de citoyens, chaque manifestant ne représente que lui-même. C'est pourquoi l'expression "opposition populaire" induit quelque peu en erreur, car elle laisse entendre que tout le monde est dans la rue.

Il s'agit aussi d'une lutte du citoyen contre le citoyen. L'interdiction de fumer en Bavière en est un bon exemple. Le résultat du référendum du 4 juin semblait indiscutable : 61% d'avis favorables. Or, à peine plus d'un électeur sur trois avait voté. Autrement dit, seuls 23% des électeurs s'étaient en réalité prononcés pour l'interdiction.

Les initiatives citoyennes ou populaires impliquent souvent la notion de victoire et de défaite. Les questions politiques sont résumées à un simple "oui" ou "non". Jusqu'en 1989, pendant les grands mouvements contestataires, la perspective était au contraire plus large, et l'objectif était par exemple la liberté, ou la paix. Dans la République fédérale, les acteurs de la contestation étaient pour la plupart des jeunes hostiles à l'establishment.

Les problèmes individuels et l'égoïsme des protestaires

Aujourd'hui, il en va différemment. La plupart des contestations sont limitées à l'échelon local. Les protestataires sont très souvent des gens qui ont une bonne situation, qui ne veulent pas sauver le monde, mais seulement le petit périmètre dans lequel ils vivent. Souvent, il s’agit de problèmes individuels ; parfois, ce n’est que de l’égoïsme.

Ainsi, la montée des oppositions est aussi le signe d'un manque de vision d’ensemble. Les Eglises, les clubs sportifs, les syndicats et les partis de masse sont sur le déclin depuis des années, et les gens se renferment sur eux-mêmes. La disposition à consentir des sacrifices dans l'intérêt de la société pourrait également diminuer. Il faut toujours imposer quelque chose à une population. Sans cela, un pays ne peut pas se développer. Or, seuls des politiciens de métier peuvent y parvenir. Sauf si la contestation est trop vive. Dans ce cas, l'Allemagne passerait sous la coupe de ses habitants avec, à la clé, l'immobilisme.

La meilleure société est celle dans laquelle responsables politiques et citoyens sont interdépendants. L'émotivité du citoyen doit être contrebalancée par la sérénité du responsable politique, le poids des classes moyennes par la représentation des classe populaires, le désir de confrontation par la recherche du consensus – et vice-versa. La politique a besoin de la contestation comme une mise en garde, pour l'inciter à travailler mieux. Comme souvent, tout est question de mesure.

Matthias Bartsch, Sven Becker, Kim Bode, Jan Friedmann, Wiebke Hollersen, Simone Kaiser, Dirk Kurbjuweit, Peter Müller, Maximilian Popp, Barbara Schmid