A la veille des élections italiennes [en février] et allemandes [en septembre], le silence qui règne sur un sujet aussi important que la guerre étonne. Parce que ces conflits se passent ailleurs, on n’en parle pas. Pourtant, la guerre nous pénètre jusqu’aux os, et ce depuis longtemps.

Et si ce n’est pas l’Union européenne, dépourvue de gouvernance politique commune, qui la mène, la guerre fait néanmoins partie de son quotidien. Si l’on ajoute à la lutte sans fin contre le terrorisme les conflits qui ont éclaté dans les Balkans à la fin du XXe siècle, voilà près de 14 ans que les Européens participent périodiquement à des interventions armées. Au début, celles-ci faisaient l’objet de débats houleux : ces guerres sont-elles bien nécessaires ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi les faire ? Sont-elles vraiment humanitaires, ou bien plutôt dévastatrices ? Et quel bilan tirer de la lutte contre le terrorisme à l’échelle mondiale : le fait-elle reculer ou bien progresser ?

Les politiques répondent aux abonnés absents et aucun pays européen ne se demande ce que c’est que cette Union qui ne trouve rien à dire en la matière, concentrée qu’elle est sur sa monnaie. Entrée à l’aveuglette dans une nouvelle ère de guerre néocoloniale, l’Europe avance dans le brouillard.

Explications fallacieuses

La guerre – souvent sanglante, rarement fructueuse – n’est jamais appelée par son nom. Elle avance masquée : elle permettra de stabiliser les pays en faillite, de les démocratiser et, surtout, sera brève et peu coûteuse. Celle qui a débuté le 11 janvier au Mali est conduite par la France de François Hollande, avec le maigre appui de soldats africains et l’approbation – rétroactive – de ses alliés européens.

Aucune concertation ne l’a précédée, en violation du traité de Lisbonne (art. 32, 347). Nous sommes presque toujours projetés dans la guerre. On a même quelqu’un – pompeusement baptisé "Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères" [Catherine Ashton] – pour remercier la France, tout en précisant aussitôt que Paris devra se débrouiller seul, "en l’absence d’une force militaire européenne". Une photographie fidèle de la situation, certes, mais l’on aurait pu attendre un discours un peu différent de la part de quelqu’un qui occupe des fonctions aussi importantes.

Bien des choses que nous lisons sur la guerre sont fallacieuses : elles invitent non pas à méditer sur l’événement mais à en faire le constat passif, et à considérer les interventions comme des cas isolés, sans rapport les unes avec les autres. La guerre voit également l’apparition massive d’experts improvisés et de techniciens. L’interventionnisme est en train de devenir un habitus européen, copié sur l'américain, mais on n’entend jamais la version longue de cette transformation, qui met en relation les conflits et permet d’éclairer la situation globale. Il manque pour cela une vision globale de long terme qui définisse ce que nous sommes en Afrique, en Afghanistan, dans le Golfe persique. Qui compare notre vision à celle des autres pays. Qui examine la politique chinoise en Afrique, si volontaire et si différente de la nôtre : elle est axée sur l’investissement, quand la nôtre se focalise sur l’aspect militaire.

Une vision globale à long terme permettrait de dresser un bilan à froid des conflits dépourvus d’objectifs clairs, de limites géographiques, de calendrier — de ces conflits qui ont entraîné la montée du djihadisme au lieu de le contenir et qui, après l’Afghanistan, s’étendent aujourd’hui à la région du Sahara et du Sahel. Des conflits qui n’ont rien appris des erreurs d’hier, systématiquement passées sous silence. De nobles épithètes ne suffisent pas à masquer des résultats calamiteux : les interventions n’engendrent non pas l’ordre, mais le chaos, non pas des Etats forts, mais des Etats plus défaillants qu’ils n’étaient. Une fois l’intervention terminée, les pays sont abandonnés à leur propre sort, non sans avoir fait naître un profond sentiment de désillusion chez les peuples assistés. Et puis l’on part vers de nouveaux fronts, comme si l’histoire des guerres était un safari touristique en quête de butins exotiques.

Cas d'école

En matière de guerre nécessaire et humanitaire, le Mali est un cas d’école. Au cours de la décennie écoulée, l’adjectif humanitaire a perdu son innocence. Il était nécessaire d’intervenir pour stopper le génocide rwandais en 1994, et si l’on n’a pas agi, c’est parce que l’ONU a retiré ses troupes au moment même où débutait l’extermination. Il était en revanche nécessaire d’éviter l’exode – vers l’Europe – des Kosovars pourchassés par l’armée serbe. Mais les guerres à répétition ne sont pas nécessaires, puisqu’elles n’arrêtent manifestement pas les terroristes. Elles ne sont pas non plus démocratiques. Sinon, comment expliquer l’alliance conclue avec l’Arabie saoudite et le montant des aides allouées à Riyad, plus généreuses que celles destinées à Israël ? Non seulement le royaume saoudien n’est pas démocratique, mais il figure parmi les principaux bailleurs de fonds du terrorisme.

La dégradation de la situation malienne était évitable si les Européens avaient étudié le pays : considéré pendant des années comme un phare de la démocratie, le Mali a sombré dans la pauvreté, ravivant les problèmes posés par des frontières coloniales artificielles. La lutte pour l’indépendance des touaregs, dont les racines étaient anciennes, a trouvé son point d’orgue le 6 avril 2012 avec l’indépendance de l’Azawad, au nord du pays. Pendant des dizaines d’années, les touaregs ont été ignorés, méprisés. Afin de lutter contre un indépendantisme initialement laïc, on a toléré la formation de milices islamistes, réitérant ainsi l’erreur commise en Afghanistan. Résultat des courses : les touaregs se sont appuyés sur [le leader libyen] Kadhafi, puis sur les islamistes : ce sont ces derniers qui ont envahi le nord du Mali, début 2012, récupérant et dénaturant la lutte touareg.

Une guerre née de ses cendres

Mais l’erreur la plus grave consiste à ne pas considérer les guerres de ces dernières décennies du point de vue global. Une opération menée à un point précis du globe a des répercussions ailleurs : les échecs afghans ont engendré le cas libyen, le demi-échec libyen est responsable de la situation malienne. Le problème est que chaque conflit est engagé sans analyse critique des conflits précédents. En Libye, le triomphalisme a duré longtemps, jusqu’à l’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis, Christopher Stevens, le 11 septembre 2012 à Benghazi. Il a fallu attendre cet événement pour voir qu’un grand nombre de miliciens de Kadhafi — touaregs ou islamistes — étaient passés dans l’Azawad. Et que la guerre n’était pas finie, mais qu’elle renaissait de ses cendres au Mali.

En sept ans, le nombre de démocraties en Afrique est tombé de 24 à 19. C’est un échec, pour l’Europe et pour l’Occident. Pendant ce temps, la Chine regarde et se frotte les mains. Elle assoit sa présence sur le continent. A l’heure qu’il est, son interventionnisme consiste à construire des routes, et non à faire la guerre. Il s’agit bien de colonialisme, mais d’un autre ordre. Ses atouts sont la résilience et la patience. Peut-être est-ce pour disputer à Pékin son emprise sur l’Afrique et l’Asie que l’Europe et les Etats-Unis se montrent aussi belliqueux. Ce n’est là qu’une hypothèse, mais si l’Europe se mettait à discuter, elle évoquerait aussi ce sujet, et ce ne serait pas inutile.