Les dernières notes d'une chanson de pop iranienne se terminent, puis une technicienne lance le jingle annonçant le journal. Il est midi. Nous sommes à Prague, quartier de Strasnice, dans les locaux de la radio Free Europe/Radio Liberty, plus précisément dans le studio de Radio Farda, qui émet à destination de l'Iran. L'actualité se résume à un sujet : le Guide suprême Ali Khamenei doit s'exprimer depuis l'université de Téhéran. Son discours [qui a eu lieu vendredi 19 juin] est attendu avec impatience dans le monde entier. Cela fait des jours que des millions d'Iraniens manifestent dans les rues. Comment va réagir l'homme fort du régime?

Le journal rappelle brièvement la position du Guide suprême puis deux journalistes commentent ses déclarations en s'appuyant sur des extraits de discours. L’émission dure vingt minutes. Javad Kooroshy sort du studio, respire profondément et refait apparition dans la rédaction. A 65 ans, l'homme est un vieux routier du journalisme. "Cela fait une semaine que je ne dors presque pas, nous émettons vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il y a trente ans, nous n'avions pas tant d'espoir. Des millions de jeunes sont dans la rue et manifestent pacifiquement mais avec déterminatin. C'est tout simplement fascinant", s'exclame-t-il.

Radio Farda tient aujourd'hui une place particulière dans le cœur des Iraniens. "Le régime tente bien de brouiller la réception de nos programmes mais les gens nous captent sur les ondes courtes et moyennes", explique Abbas Djavadi, rédacteur en chef chargé des programmes pour l'Iran, l'Afghanistan et l'Asie centrale. "La censure est partout. Les SMS ont été les premiers touchés et il est maintenant complètement impossible d'en envoyer. Nous avons donc ouvert des lignes téléphoniques sur Skype. Les gens nous racontent ce qui se passe dans leur ville et nous donnent des informations qui s'assemblent comme les pièces d'un puzzle dans nos programmes. Cela prouve que les manifestations ne se limitent pas à Téhéran, aux intellectuels et aux étudiants. Le pays tout entier est révolté".

Javad Kooroshy s'est préparé quelques fiches. De temps à autre, son regard s'arrête sur le grand portrait de l'ayatollah Khamenei accroché au mur. La photo dégage un véritable sentiment d'optimisme. Le discours du Guide suprême, en revanche, se fait de plus en plus menaçant. "C'est mauvais signe, lâche le rédacteur en chef. Khamenei vient de lancer le signal d'attaque. Il ne parle pas de compromis mais de confrontation. Et il s'en est encore pris à notre radio et nous qualifiant d'instrument de propagande au service des Etats-Unis". Ses grands yeux se sont rembrunis et ont perdu la lueur qui y brillait une heure auparavant, quand il parlait des manifestants, de leur désir si naturel de vivre libres dans un pays sorti de son isolement. "Les gens ne demandent pas beaucoup. Ils veulent juste une vie meilleure. Naturellement, les plus éclairés souhaitent la fin de la république islamique mais ce n'est pas à l'ordre du jour. Il ne s'agit pas non plus du programme nucléaire, les gens n'en ont que faire".

Kooroshy est plus optimiste que son rédacteur en chef. "Même si ce mouvement de la jeunesse iranienne finit par un bain de sang, même s'ils n'obtiennent pas satisfaction, ce que nous vivons actuellement est un tournant historique pour l'Iran. Notre pays pourrait enfin servir de modèle de démocratie dans le monde musulman. Je suis prêt à sauter le pas. Je serais déjà à Téhéran si un autre qu'Ahmadinejad avait remporté ces élections". Pour l'heure, néanmoins, Kooroshy restera à la radio et continuera à informer, commenter et surtout à s'enflammer, espérer et trembler avec ses collègues. "On est peut-être très loin de Téhéran, mais notre cœur bat toujours pour notre patrie", confie-t-il.