La victoire de la liste emmenée par Pepito Grillo (exactement le même nom qu'on a donné en Espagne au personnage de Jiminy Cricket dans le Pinocchio inspiré de Collodi [Giuseppe “Beppe” Grillo donnerait en espagnol José Grillo, Pepito étant le diminutif de José]) aux dernières élections italiennes est venue raviver la question de la résurgence du populisme.

Une résurgence favorisée par des contradictions entre capitalisme et démocratie, qui ont donné naissance à une crise politique causée par la spéculation financière. On avait déjà assisté à pareille séquence en Grèce, quand le système de partis de ce pays s'est effondré sous la pression des marchés, au profit électoral de deux populismes antisystème situés aux deux extrémités du spectre (le mouvement d'extrême droite Aube dorée, et la Syriza, gauche radicale), au terme d'une période d'exception sous la tutelle d'un gouvernement technocratique de stricte obédience financière.

Le parti au pouvoir discrédité

Une question vient forcément nous tarauder : le tour de l'Espagne pourrait-il venir aux prochaines élections, en 2015, voire avant si le parti au pouvoir [le Parti populaire, de droite] venait à s'effondrer ? De fait, plusieurs symptômes laissent à penser que notre modèle démocratique actuel traverse une crise politique profonde, exacerbée par les conséquences sociales gravissimes d'une politique de rigueur injuste.

La Catalogne est en train de conquérir son indépendance de facto au fur et à mesure de la dégringolade de son parti majoritaire [Convergencia i Unió- CiU-, centre-droit]. Le parti socialiste est lui aussi menacé d'implosion, ses dirigeants se montrant incapables d'accomplir sa réorganisation, de jouer leur rôle d'opposition avec un minimum d'efficacité et de renouer avec la moindre crédibilité électorale.

Discrédité, le parti au pouvoir oscille entre méfiance et impuissance face à une direction dans l'incapacité d'expliquer les multiples affaires de corruption qui l'acculent. Et pendant ce temps, la société civile a tourné le dos aussi bien aux élites institutionnelles qu'à la classe politique, comme le montrent les mobilisations massives de la classe moyenne. Bref, il ne serait pas étonnant que les prochaines élections consacrent une candidature populiste dans le style du Mouvement 5 étoiles (M5S).

Un mouvement social participatif

D'ailleurs, comme un nombre croissant d'observateurs commencent à le comprendre, le phénomène Beppe Grillo ne doit pas être compris comme une version moderne du joueur de flûte de Hamelin, capable d'ensorceler les enfants les plus naïfs. Bien au contraire : il est la figure de proue que s'est choisie un mouvement social pluraliste et participatif, pour agglutiner et réunir dans un seul et même kit les voix, nombreuses et hétérogènes, qui émergent de la société civile pour dire leur refus de la classe politique.

De fait, tant par son âge que par son origine sociale (des jeunes des classes moyennes, diplômés et actifs), que par ses modes d'organisation (Internet et les réseaux sociaux) et de mobilisation (occupation festive des places publiques), ce qui, en Espagne, ressemble le plus au Mouvement 5 étoiles italien (héritier des girotondi, 10 ans plus tôt [des rondes organisées autour de grands édifices publics pour protester contre la politique de Berlusconi]), c'est le mouvement des Indignés du “15-M”, et sa cohorte de cousins : le mouvement Rodea el Congreso du 25-S, qui tenta le 25 septembre dernier d'occuper le Congrès espagnol, le Stop Desahucios [“stop aux expulsions”] de la Plateforme des victimes des hypothèques (PAH) et les marées citoyennes de toutes couleurs (blanc, vert, noir, orange, etc.).

Le populisme comme le cholestérol

Car, comme avec le cholestérol, il faut distinguer le bon populisme (proche du “capital social” universaliste, source de confiance) du mauvais populisme (capital social mis au profit d'intérêts particuliers, source de méfiance). Le mauvais populisme, c'est celui de Berlusconi et des caudillos de son acabit : un parrain mafieux qui prend ses partisans en otage pour les exploiter pour son seul intérêt personnel.

Le bon populisme, en revanche, tel que l'a théorisé le sociologue argentin Ernesto Laclau, c'est celui des girotondi, des Indignés, du 15-M et du M5S : un mouvement universaliste et fédérateur, capable d'articuler et d'interconnecter une pluralité de réseaux sociaux hétérogènes pour les associer dans une seule grande mobilisation collective chargée de porter la voix de la société civile. Il existe cependant une différence entre les cas italien et espagnol : c'est précisément l'existence d'un Beppe Grillo comme masque de théâtre, comme porte-parole collectif qui agit à la façon d'un ventriloque du mouvement social. Ce rôle, personne n'a su le jouer pour l'heure en Espagne – c'est ainsi.

On me répliquera que Beppe Grillo n'est rien de plus qu'un clown (ou rien de moins, comme l'a souligné en Allemagne le candidat social-démocrate à la chancellerie fédérale). En réalité, c'est un spéculateur qui a misé au jeu de la politique et qui a gagné, de la même façon que les spéculateurs en finance misent au jeu des marchés pour gagner. Puisqu'on admet bien que la spéculation est consubstantielle à la logique financière, pourquoi ne pas reconnaître, de même, que le populisme spéculateur va de pair avec la logique démocratique du jeu électoral ?