Vous vous rappelez cette époque où les beignets soufflés ont disparu des étals et ont été remplacés par des sachets froissés et dégoulinants, dans lesquels se trouvait quelque chose qui, avant-hier encore, aurait pu être des beignets frais, à condition de ne pas être emballés dans du plastique ? L’Union européenne l’aurait apparemment imposé, expliquèrent alors les commerçants. Faux. Il s’agissait d’un mythe.

A titre personnel, mon euromythe préféré est l’histoire du financement du film du roi du porno, Robert Rosenberg. Car on y discerne très clairement l’effet boule de neige : une information s’ajoute à une autre, donnant pour résultat : “Encore une connerie de l’Union européenne !” Et tant pis s’il n’y a que 10 % de vérité là-dedans. Pavel Poc, député européen social-démocrate, s’intéresse à la manière dont naissent les mythes entourant les décisions de l’UE. Il les collectionne. Il les démonte, en extrait les vis et cherche les écrous idoines permettant d’expliquer toute l’histoire.

Sa collection recèle de véritables trésors. Il y a par exemple le mythe selon lequel l’UE réglemente la taille des préservatifs. Lorsqu’il a cherché à comprendre comment naissaient ces euromythes, il a découvert qu’ils venaient le plus souvent des médias britanniques. “La voie standard est celle-ci”, décrit Pavel Poc : ”Un tabloïd britannique tire une information de quelque nouvelle directive européenne ou de l’actualité bruxelloise. Il en fait un titre délicieux et explosif, qui est ensuite repris par des journalistes à l’étranger. […] Sans doute en partie en raison d’une traduction imprécise, ces derniers accompagnent ce titre des commentaires de responsables politiques locaux, qui se complaisent à charger l’Union européenne avec tout ce qui peut leur tomber sous la dent. Et le tour est joué.”

Le mythe du financement du porno

”Incroyable ! Alors que les hôpitaux et les écoles ont souvent le plus grand mal à obtenir quelques couronnes de l’UE pour acheter des équipements de base, l’acteur de films pornographiques à la retraite Robert Rosenberg a obtenu un financement pour le tournage d’un documentaire sur sa vie de harder”, écrivait un tabloïd tchèque en septembre dernier. Le site Parlamentní listy a mis un peu plus d’huile sur le feu en demandant à des politiciens tchèques leur avis sur cette information scandaleuse. Qu’ont-ils répondu ? Beaucoup d’entre eux n’ont pas paru surpris, faisant seulement observer que l’Union européenne est de toute façon un immense bordel.

Qu’en est-il réellement ? A travers son programme Media, l’UE soutient le cinéma. Mais le seul lien entre l’ancien acteur porno et l’UE est que ses films continuent à y être vendus. C’est aussi peut-être parce qu’un film documentaire était à l’époque en préparation en Slovaquie sur Rosenberg – la vie du roi du porno à la retraite... Il est vrai que la réalisatrice du documentaire s’était inscrite à deux ateliers européens. Mais sa participation au premier a été refusée et elle a, de son initiative, retiré son documentaire de la projection prévue au deuxième. Voilà tout.

Le mythe des coiffeuses sans talons

Une autre sacrée information. En avril 2012, une information a couru sur les sites tchèques : les fonctionnaires de Bruxelles sont en train de préparer une nouvelle directive qui limitera la liberté des coiffeuses. Pour des raisons de sécurité, semble-t-il, elles ne seront plus autorisées à porter des talons. En réalité, aucune directive n’était en préparation. ”Il y avait seulement une rencontre des associations patronales de coiffeurs qui se tenait à Bruxelles. Elle réunissait des employeurs et des syndicats. Les deux parties avaient conclu un accord devant améliorer les conditions de travail des coiffeurs. Les tabloïds britanniques se sont emparés de cette nouvelle et l’ont copieusement gonflée. Et l’information est ainsi arrivée en République tchèque”, raconte Pavel Poc qui a ensuite reçu un e-mail d'une association tchèque des coiffeurs, lui demandant de mettre un terme à cette absurdité. Cette association faisait pourtant partie des organisations signataires de l’accord. Mais elles-mêmes ne reconnaissaient plus l’information qui, partie de Bruxelles, avait transité par Londres avant d’atterrir à Prague.

Le mythe des concombres trop tordus

Désormais, l’angle de courbure des concombres autorisés à la vente ne devra pas être supérieur à 20 degrés. Et ce, afin qu’il soit plus facile au consommateur de calculer combien en contient chaque paquet. Et aussi pour pouvoir en mettre davantage à l’intérieur. Sous la pression des maraîchers, des normes nationales disparates ont été harmonisées. Désormais, les concombres et les bananes les plus droits seront rangés dans une catégorie différente de ceux plus incurvés. Des normes semblables imposent par exemple des teneurs maximales en métaux lourds dans les aliments. En fait, les Etats réglementaient déjà cela avant dans leurs propres normes nationales. Ils n’ont fait que les harmoniser récemment.

Et les beignets sous emballage alors ? Fausse alerte. L’Union européenne a seulement décrété que le consommateur devait pouvoir acheter des beignets sous emballage à côté des beignets frais, au cas où il voudrait se prémunir du risque que sa pâtisserie ait déjà été palpée par des mains étrangères. Rien de plus. Lorsque la vérité a été établie, les vendeurs de beignets les ont à nouveau sortis de leur emballage.