Ils arrivent par la poste, sans indication d'adresse ni lettre d'accompagnement, ou sortent jaunis et encore froissés de cartons oubliés au fond d'un grenier pendant plusieurs décennies, se vendent sur Internet… Près d'un million de documents sur le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale sont amassés chaque année au Mémorial de la Shoah, dans le quartier du Marais, à Paris.

Tous n'ont pas la dimension historique et médiatique des quelques pages dactylographiées et corrigées de la dure main de Pétain [chef de l’Etat français sous l’occupation nazie du 11 juillet 1940 au 20 août 44] tout récemment rendues publiques par le Mémorial: le projet de loi sur le statut des Juifs,authentifié début octobre [qui établit le rôle déterminant du maréchal dans la création de ce statut du maréchal ainsi que son antisémitisme– rôle et antisémitisme longtemps contestés en France]. Mais l'un après l'autre, ils témoignent dans le détail de l'histoire de centaines de milliers de familles, victimes des nazis. L'une des raisons d'être majeures du Mémorial.

Le parcours de ces papiers ou de ces photos, vendus ou offerts, reste parfois mystérieux, souvent erratique. Il a fallu dans certains cas franchir une génération pour que les familles osent déposer dans des archives publiques leur passé, fait de drames ou, parfois, teinté d'un sentiment de honte.

"Aujourd'hui, nous sommes à un tournant générationnel, explique Serge Klarsfeld. Le célèbre avocat, qui a traqué avec son épouse les criminels de guerre, est aussi vice-président du Mémorial. Les derniers témoins arrivent en fin de vie, ils se retournent vers le passé".

Les campagnes de porte à porte des archivistes

Cette période clé fait émerger de nombreux documents, que guettent activement les archivistes. Au fil des ans, Serge Klarsfeld a accumulé une somme de recherches et de publications. Des multiples placards de son appartement-musée, il sort des milliers de photos d'enfants déportés, fruit d'une collecte obsédante et déchirante à travers le monde.

Objets fabriqués dans les camps de concentration, correspondances, photos : le Mémorial parisien et ses 80 membres collectent tout ce qui peut permettre aux familles de retracer avec précision le parcours de leurs membres et aux chercheurs d'écrire l'Histoire. Nombre de ces derniers regrettent pourtant cette "privatisation" de pièces qui échappent aux Archives nationales.

Pendant longtemps, les bouquinistes et les brocanteurs ont été des sources prolixes, et les vide-greniers restent l'occasion de nombreuses trouvailles.

Mais les chercheurs du Mémorial – un des trois plus importants centres mondiaux de documentation sur la Shoah avec Yad Vashem et le centre fédéral de Washingthon- lancent également de nombreux mailings ou publient des annonces dans les grands journaux internationaux.

Les archivistes effectuent même des campagnes de porte à porte. "*N**ous l'avons fait récemment à Drancy, raconte Karen Taieb, responsable des archives depuis dix-sept ans au Mémorial. En observant le plan, nous nous sommes rendu compte que les habitations n'étaient pas loin du camp. Nous cherchions des témoignages oraux ou écrits*"

Une seule photo de la rafle du Vél' d'Hiv

L'histoire est également devenue un véritable marché, et Internet regorge de pièces en tous genres, qui s'échangent notamment via eBay. Les collectionneurs de timbres, qui amassent les enveloppes, revendent leur contenu sur le site -des correspondances, des cartes postales racontant un moment du passé.

Sur ce nouveau marché, les affiches ont la cote : il faut souvent débourser plusieurs milliers d'euros pour en acquérir. Le Mémorial, qui dépense près de 200.000 euros par an à la collecte et à la restauration de documents, en a rassemblé de nombreuses. La quête s'apparente à un puits sans fond.

Sur le "mur des noms" construit à l'entrée du Mémorial, on raye, on ajoute ou on corrige en permanence la liste des victimes de la Shoah. À travers ce foisonnement, les chercheurs de l'histoire espèrent toujours trouver la pépite, la photo ou le document qui va éclairer les consciences.

"On ne comprend toujours pas pourquoi il n'existe aujourd'hui qu'une seule photo de la rafle du Vél' d'Hiv [la plus grande arrestation massive de Juifs en France. Les 16 et 17 juillet 1942 13 152 Juifs – dont 4051 enfants- furent arrêtés par les autorités françaises, puis déportés. Seuls 25 adultes survécurent], explique Jacques Fredj, directeur du Mémorial*. Ce n'est pas possible, il doit bien y en avoir d'autres quelque part! On cherche.*"