Chômage des jeunes : La “génération perdue” laissée sur le bord du chemin

“Nous voulons plus d'éducation” “Chômage des jeunes : 40 %”: des étudiants manifestent contre les coupes dans l'Education au Portugal, février 2013.
“Nous voulons plus d'éducation” “Chômage des jeunes : 40 %”: des étudiants manifestent contre les coupes dans l'Education au Portugal, février 2013.
22 mai 2013 – Der Spiegel (Hambourg)

Avec près d’un jeune Européen sur quatre au chômage, l’emploi devrait être une des grandes priorités de l’Union européenne. Mais les Etats membres, particulièrement ceux du Sud, semblent incapables de faire les réformes qui les remettraient dans la bonne direction. excerpts.

Stylia Kampani a tout fait comme il fallait, et pourtant, elle ne sait toujours pas ce que l’avenir lui réserve. Cette jeune femme de 23 ans a étudié les relations internationales dans son pays natal, la Grèce, et elle a passé un an à l’université de Brême dans le nord de l’Allemagne. Elle a fait un stage au ministère des Affaires étrangères à Athènes et elle a travaillé pour l’ambassade de Grèce à Berlin.

Maintenant, elle est stagiaire – non payée – au prestigieux quotidien Kathimerini, dont le siège se trouve à Athènes. Que se passera-t-il ensuite ? “Bonne question”, répond Kampani. “Je ne sais pas. Aucun de mes amis ne pense que nous aurons un futur ou que nous pourrons vivre une vie normale. La situation était différente il y a quatre ans.

Il y a quatre ans, c’est-à-dire avant que la crise de l’euro ne commence. Depuis, le gouvernement grec a adopté une série de mesures d’austérité qui se sont avérées particulièrement dures pour les jeunes.

Un taux de chômage record

Le taux de chômage chez les Grecs de moins de 25 ans est supérieur à 50 % depuis des mois. La situation est tout aussi dramatique en Espagne, au Portugal et en Italie. Selon Eurostat, l’Office statistique de l’Union européenne, le taux de chômage chez les jeunes adultes au sein de l’UE a augmenté au point d’atteindre 23,5 %. Une génération perdue est en train de prendre forme en Europe. Et les gouvernements de ces pays semblent désemparés lorsqu’ils entendent ce que des personnes comme Alexandros, diplômé de l’université athénienne déclarent : “Nous ne voulons pas quitter la Grèce, mais l’incertitude permanente nous épuise et nous déprime”.

Au lieu de lancer des programmes efficaces d’enseignement et de formation afin de préparer la jeunesse de l’Europe du sud à une vie professionnelle après la crise, les élites politiques du continent ont préféré mener de vieilles batailles idéologiques. On entendait de plus en plus d’appels en faveur de programmes traditionnels de stimulus économique à la Commission européenne à Bruxelles. Les gouvernements des Etats les plus criblés de dettes ont fait davantage attention au statu quo de leurs électeurs plus âgés. De leur côté, les nations créancières du nord étaient opposées à la moindre mesure qui coûterait de l’argent.

Pour cette raison, l’Europe a perdu un temps précieux, en tout cas jusqu’à ce que début mai, les gouvernements ne soient secoués par l’annonce d’un chiffre record très inquiétant : chez les 15-24 ans, le taux de chômage est maintenant supérieur à 60 % en Grèce.

Soudainement, l’Europe se précipite pour remédier au problème. En juin, la question du chômage des jeunes sera prioritaire lors d’un sommet qui rassemblera les dirigeants européens. Quant au nouveau Premier ministre italien, Enrico Letta, il exige que la lutte contre le chômage des jeunes devienne une “obsession” pour l’UE.

Grandes promesses, maigres résultats

Les capitales européennes font aujourd’hui entendre de belles paroles, mais jusqu’à présent, celles-ci n’ont été assorties d’aucune action.

En février, par exemple, le Conseil européen a décidé d’allouer six milliards d’euros supplémentaires à la lutte contre le chômage des jeunes d’ici à 2020, une mesure accompagnée d’un engagement extrêmement symbolique : la garantie d’un emploi. Toutefois, comme les Etats membres débattent encore de la façon de dépenser cet argent, le programme ne pourra débuter avant 2014.

Un récent effort franco-allemand demeure tout aussi nébuleux. Berlin et Paris souhaitent encourager les employeurs de l’Europe du sud à embaucher et former des jeunes en leur attribuant des prêts issus de la Banque européenne d’investissement (BEI). Le concept est censé être dévoilé à la fin du mois de mai. Ursula von der Leyen, la ministre allemande du Travail, défend tout particulièrement ce projet.

En revanche, les efforts de l’Allemagne pour combattre la crise se sont limités à recruter des travailleurs qualifiés en provenance de Grèce, d’Espagne et du Portugal. Mais les politiciens sont toutefois en train de comprendre qu’un taux élevé de chômage à Athènes et à Madrid constitue une menace pour la démocratie et pourrait être le baiser de la mort pour la zone euro. Peut-être faut-il atteindre un certain âge pour reconnaître le problème : “Nous avons besoin d’un programme pour éradiquer le chômage chez les jeunes dans le sud de l’Europe. [Le président de la Commission européenne, José Manuel] Barroso a échoué”, affirme Helmut Schmidt, un ancien chancelier allemand aujourd’hui âgé de 94 ans. “C’est un scandale d’une ampleur incomparable.

Les économistes font par ailleurs valoir qu’il est temps que l’Europe s’attaque au problème. “Les perspectives à long terme de la jeunesse dans les pays criblés de dettes sont extrêmement sinistres. Ce facteur renforce le risque de radicalisation d’une génération toute entière,” avertit Joachim Möller, directeur de l’Institut allemand de recherche sur l’emploi (IAB), un groupe de réflexion consacré au marché du travail.

La proposition franco-allemande pour venir en aide aux employeurs de l’Europe méridionale en est la preuve frappante. En vertu de ce projet, les six milliards d’euros issus du programme d’aide à la jeunesse adopté par l’UE seraient distribués à des entreprises par le biais de la BEI, ce qui permettrait à cet argent de se démultiplier comme par magie. Au final, selon les partisans de l’initiative, 10 fois plus d’argent entrerait ainsi en circulation, ce qui mettrait fin à la contraction du crédit que subissent de nombreuses petites entreprises dans le sud de l’Europe.

Certains doutent de l’utilité d’injecter des sommes colossales d’argent de cette manière. Les premières mesures mises en œuvre par Bruxelles ont été inefficaces et n’ont abouti à rien. L’an dernier, la Commission européenne a promis aux pays paralysés par leurs dettes qu’ils pourraient utiliser les sommes restantes issues des fonds structurels pour lancer des projets visant à offrir des emplois aux jeunes au chômage. Environ 16 milliards d’euros avaient été alloués au début de cette année, et ces fonds devaient bénéficier à 780 000 jeunes. Mais ces expériences donnent à réfléchir, et les succès concrets sont rares.

Une solution alternative ?

Selon un projet de rapport que le gouvernement allemand a l’intention de discuter en juin, l’Allemagne souhaite prêter main forte aux pays les plus en crise en “incorporant des éléments associant la formation et l’enseignement professionnel dans leurs systèmes respectifs”. Le gouvernement entend créer un nouveau “Bureau central pour la coopération internationale en matière d’éducation” dans le cadre de l’Institut fédéral pour l’enseignement professionnel et la formation (BIBB), qui pourrait envoyer des conseillers dans les pays en crise si besoin. La création de 10 postes a déjà été adoptée pour ce nouveau bureau.

La clé pour combattre le chômage des jeunes est de réformer le marché du travail, qui est morcelé. Toutefois, comme le montre un rapport interne du gouvernement allemand, les pays en difficulté n’ont fait quasiment aucun progrès dans ce domaine. Selon ce rapport, le Portugal disposerait potentiellement de “réserves d’efficacité supplémentaires au sein de son système scolaire”, alors que la Grèce n’affiche quasiment aucune avancée, si ce n’est un projet pour “aider les jeunes femmes au chômage”.

Les problèmes associés à un marché du travail morcelé sont particulièrement frappants en Italie, où les travailleurs les plus âgés ont des contrats quasiment à temps indéterminé et s’accrochent à leurs postes, rendant ainsi ces derniers inaccessibles aux plus jeunes. Le slogan inscrit sur le tee-shirt d’un manifestant à Naples résume l’état d’esprit de la jeunesse : “Je ne veux pas mourir d’incertitude”.

A Athènes, la jeune diplômée Stylia Kampani, envisage maintenant de prendre un nouveau départ. Elle pense déménager en Allemagne. Et cette fois-ci, ajoute-t-elle, elle y restera peut-être.

Traduction : Leslie Talaga

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