C'est un fait : depuis quelque temps, l'euroscepticisme ronge l'Europe. En Grande-Bretagne, David Cameron promet pour 2017 un référendum sur l'adhésion du pays à l'UE ; en Italie, Beppe Grillo propose de sortir de l'euro ; en France, Marine Le Pen suggère également un référendum pour abandonner l'euro et l'UE.

Même des Etats comme l'Espagne, qui étaient encore récemment très favorables à l'UE, notent que la confiance envers les bienfaits d'une Europe unie commence à s'effriter. On peut se demander si cette désaffection générale concerne le concept même d'une Europe unie ou seulement la manière dont s'unit l'Europe.

En revanche, il ne fait aucun doute que le phénomène existe et qu'il prend de l'ampleur. C'est extraordinaire : au début des années 2000, lorsque nous étrennions l'euro et qu'il n'y avait pas l'ombre d'une crise économique, il était pour ainsi dire indiscutable que l'UE allait être la grande puissance du XXIe siècle. A l'époque, tout le monde voulait y adhérer et maintenant, c'est tout le contraire.

La crise économique menace de détruire la meilleure idée politique de toute l'histoire européenne. Il faut dire que cette crise n'est pas économique (ou pas seulement), mais surtout politique, et qu'elle ne prend pas ses racines en Europe. Peu importe, car on retient seulement qu'un nombre croissant d'Européens estiment que l'UE est responsable de cette situation malheureuse.

Quelque part, c'est logique, rien ne soulage autant pour l'instant que de rejeter la faute sur autrui. Ainsi, tout comme les Catalans ont découvert à quel point ils aiment reprocher à l'Espagne tous leurs maux (ce qui évite d'assumer ses responsabilités), les Européens découvrent à quel point ils aiment en faire autant avec l'Europe unie.

Une union latine

Dans ce contexte, quelques têtes pensantes tentent de faire entendre d'autres solutions à l'UE actuelle : le dernier (ou l'avant-dernier) qui a fait des propositions est Giorgio Agamben. Dans un article publié dans le quotidien italien La Repubblica [et dans Libération], il déplorait que l'UE ait été formée sans se soucier des liens culturels, uniquement sur des bases économiques. Selon lui, ce choix révèle aujourd'hui toute sa fragilité, notamment du point de vue économique.

La supposée unité aurait été réduite à accentuer les différences, imposant ainsi à une majorité plus pauvre les intérêts d'une minorité plus riche – intérêts qui sont d'ailleurs souvent ceux d'une seule nation (l'Allemagne).

Giorgio Agamben cherche une solution alternative à cette soi-disant erreur en se tournant vers une idée formulée en 1947 par Alexandre Kojève : ce philosophe proposait une union latine, une communauté dirigée par la France qui unirait d'un point de vue politique et économique les trois grandes nations latines (la France, l'Italie et l'Espagne), dont le style de vie, la culture et la religion sont similaires. “Non seulement il n’y a aucun sens à demander à un Grec ou à un Italien de vivre comme un Allemand ; mais quand bien même cela serait possible, cela aboutirait à la disparition d’un patrimoine culturel qui est fait d’abord de toutes les formes de vie.”

Le risque du nationalisme

Le diagnostic de Giorgio Agamben me semble en partie juste, mais son remède est aberrant. Il est vrai que l'Allemagne impose une Europe conforme à ses intérêts et injuste, finalement. Toutefois, je ne vois pas en quoi une Europe pauvre unie par la France et une Europe riche unie par l'Allemagne pourrait être la solution, notamment compte tenu du fait que les grands maux apparus récemment sont nés de l'opposition entre ces deux pays.

Par ailleurs, il est absurde de penser que l'Europe latine pauvre et fragile saurait faire face à la voracité irrationnelle des marchés et protéger ainsi sa démocratie, sachant que l'Europe germanique riche et puissante n'y arriverait pas non plus. (De la même manière, il est absurde de penser que l'une ou l'autre pourrait lutter seule contre la Chine ou l'Inde, et empêcher, par conséquent, que l'Europe deviennent insignifiante).

Au demeurant, les Basques ou les Lombards ne pourraient-ils pas, dans cette hypothétique Europe latine, affirmer qu'il est ridicule de les obliger à vivre comme des Espagnols ou des Italiens, et de les contraindre à perdre leur patrimoine culturel ? Parvenir à l'unité politique et économique sans perdre la diversité culturelle ne devrait-il pas être l'une des plus grandes forces d'une Europe unie, sans que personne n'oblige qui que ce soit à mener un style de vie qui ne lui convient pas ?

Ne voit-on pas poindre dans le discours de Giorgio Agamben le plus grand ennemi historique de l'Europe, le nationalisme ? Au fond, la nouvelle Europe qu'il propose n'est-elle pas simplement la vieille Europe immémoriale ? A vous de voir.