Lorsqu’un étudiant américain en première année de médecine a laissé son skateboard à l’entrée d’un amphi du XIXème siècle, la professeur Andrea Dorottya Szekely l’a immédiatement ramassé avant de réprimander le jeune homme. "Nos méthodes sont différentes ici", explique-t-elle à propos de l’université Semmelweis, créée en 1769 à Budapest. Cette institution est consacrée aux sciences médicales et de la santé et là-bas, on attend des étudiants qu’ils restent debout en classe jusqu’à ce qu’une cloche sonne et que leur professeur arrive, par exemple.

Même s’il faut de temps à autre combler quelques fossés culturels, de plus en plus d’étudiants étrangers choisissent l’Europe de l’Est pour leur cursus en médecine, dentisterie ou pharmacie. Si la région accueille encore bien moins d’étudiants du monde entier que l’Europe de l’Ouest, elle semble toutefois susciter un intérêt croissant.

En Hongrie, le nombre d’étudiants étrangers dans le supérieur a augmenté de 21 % entre 2005 et 2011 – pour passer de 13 601 à 16 465 – selon l’Institut de statistique de l’Unesco, pour qui un étudiant universitaire étranger est une personne qui n’a pas obtenu de diplôme de l’enseignement secondaire dans le pays. En Pologne, il y avait 80 % d’étudiants étrangers de plus en 2010 qu’en 2005, selon les chiffres les plus récents. La République tchèque a quant à elle accueilli deux fois plus d’étudiants étrangers entre 2005 et 2011, contre cinq fois plus pour la Slovaquie, selon l’Unesco.

Une grande partie des personnes qui choisissent cette région le font pour étudier la médecine ou d’autres disciplines liées à la santé. En 2010, les domaines "santé et bien-être" représentaient 30 % des inscriptions d’étudiants étrangers en Pologne, selon une étude menée par l’Organisation pour la coopération et le développement économiques (OCDE). En Slovaquie, 45 % des étudiants étrangers avaient choisi des disciplines liées à la santé, alors qu’en Pologne, ils représentaient 15 % de l’effectif dans ces classes, selon la même étude. En comparaison, dans des pays comme l’Allemagne, la Suède et le Canada, où la compétition pour obtenir une place dans les facultés de médecine est particulièrement acharnée, 6 à 9 % des étudiants de ces filières viennent d’autres pays.

En Hongrie, où quatre universités proposent des programmes de médecine et de dentisterie en anglais, 42 % des étudiants étrangers sont inscrits dans des cursus liés à la santé, toujours selon l’OCDE.

Fluidité des frontières

Plusieurs facteurs expliquent cette transition, et notamment les enseignements en anglais que proposent les universités d’Europe de l’Est, dont la réputation des diplômes s’améliore constamment. Mais d’autres aspects entrent également en jeu : les frais de scolarité sont moins élevés que dans les écoles les plus prestigieuses d’Europe de l’Ouest et il est moins difficile d’y entrer.

A l’université Semmelweis, les étudiants en médecine étrangers paient moins de 20 000 dollars [15 000 euros] par an et les étudiants originaires des pays de l’Union européenne obtiennent souvent des bourses ou des prêts étudiants. A l’université Charles de Prague, qui propose également un cursus de médecine en anglais, le plafond des frais annuels est fixé à 14 100 euros. Les programmes de dentisterie sont en général un peu plus chers en raison du coût du matériel nécessaire à la formation, comme les plombages et les moulages.

Pour les Européens, qui ont d’habitude accès à des écoles de médecine dans leur pays natal quasiment gratuitement, ces sommes peuvent sembler exorbitantes. Toutefois, elles sont relativement abordables pour les jeunes américains qui, même dans les universités publiques de leur Etat d’origine, doivent souvent débourser plus de 30 000 dollars [22 500 euros] par an.

Les médecins, les dentistes et les pharmaciens qui obtiennent leur diplôme dans des universités agréées d’Europe de l’Est ont la possibilité de s’installer quasiment n’importe où au sein de l’Union européenne

Les médecins, les dentistes et les pharmaciens qui obtiennent leur diplôme dans des universités agréées d’Europe de l’Est ont la possibilité de s’installer quasiment n’importe où au sein de l’Union européenne. Les étudiants en médecine de l’université Semmelweis effectuent en général leurs stages d’internat de sixième année dans des hôpitaux européens, souvent dans le pays où ils espèrent travailler plus tard.

Sarah Moslehi, qui est arrivée de Budapest depuis Göteborg (Suède) pour étudier la médecine, compare la fluidité des frontières européennes à celles entre des Etats-Unis. "Maintenant, l’Europe est comme une gigantesque version du territoire américain. On peut étudier n’importe où puis déménager ailleurs", apprécie-t-elle. Afin d’attirer les étudiants en Hongrie, l’université Semmelweis a commencé à enseigner en allemand au début des années 1980. Les cours en anglais ont été lancés 10 ans plus tard, avec l’ouverture politique de l’Europe de l’Est. Pour l’année universitaire 2013-2014, l’institution a admis 380 étudiants étrangers au sein de ses programmes de médecine, de dentisterie et de pharmacie proposés en anglais. Sur les 12 719 personnes inscrites, 1 910 assistent à des cours en anglais et 911 en allemand.

Etudes “à l’ancienne”

L’université Semmelweis a incontestablement profité du multiculturalisme qui s’installe sur son campus selon les étudiants et les professeurs, mais les étrangers représentent aussi un véritable atout financier, car ils paient des frais de scolarité, contrairement aux Hongrois qui étudient quasiment gratuitement.

L’université Charles de Prague a une excellente réputation parmi les étudiants en médecine qui se tournent vers l’Europe de l’Est. La faculté de médecine et de pharmacie Iuliu Hatieganu, à Cluj-Napoca (Roumanie), attire également un nombre croissant de futurs docteurs, pharmaciens et dentistes.

Les programmes de l’université Semmelweis ont attiré des jeunes venus d’Allemagne, Norvège et Suède, où les places limitées dans les facultés de médecine rendent le processus de candidature extrêmement difficile. Un certain nombre de candidats viennent aussi du Moyen-Orient, notamment d’Iran et d’Israël.

L’un des principaux avantages de faire ses études en Hongrie est l’approche "à l’ancienne" de la formation médicale, selon les étudiants. Outre la grande importance accordée à l’étiquette – les jeunes doivent porter un costume pour passer leurs examens, par exemple – mais aussi au rang et à l’apprentissage par cœur, les étudiants en médecine sont confrontés à des patients plus rapidement que beaucoup de leurs pairs au cours de leur cursus et ils bénéficient de plus de pratique concrète dans des disciplines comme la pathologie et l’anatomie.

"Nos méthodes d’enseignement sont différentes", explique le Dr Szekely, une Hongroise qui dirige des cours en anglais et en allemand. Selon elle, ces jeunes ont peut-être choisi un autre chemin pour arriver au diplôme, mais le résultat est le même. "Ici, tout le monde a le même objectif : devenir médecin", conclut-elle.