Rares sont les passants qui aperçoivent la plaque située derrière le pont de Glienicke sur laquelle on peut lire : "Ici, l’Allemagne et l’Europe ont vécu séparément jusqu’au 10 novembre 1989, 18 heures".

Seize heures et vingt et un ans plus tard, nous nous retrouvons devant une barrière électrique, à quelques centaines de mètres de cette plaque, devant le 74-77a de la Berliner Strasse. Il y a bien un interphone mais aucun nom dessus. Sur un bouton est gravé le mot : APPEL. Nous appuyons. Une caméra se met en marche et un gardien se présente. Le temps qu’il trouve notre nom sur sa liste de visiteurs et la porte s’ouvre avec un léger vrombissement. Nous entrons dans Arkadien, la première communauté fermée d’Allemagne, cage dorée de Potsdam dans le quartier de Glienicker Horn.

Au coeur de la ville tout en restant à l'écart

Vingt et un ans après la chute du mur, on érige de nouveau des barrières en Allemagne. Celles-ci ne séparent plus l’Est de l’Ouest mais les nantis des moins nantis. De Potsdam à Berlin, en passant par Francfort et Leipzig, des communautés à huis clos s’installent dans les quartiers surveillés. On vit au cœur de la ville tout en restant à l’écart. On a déjà vu ce genre de résidences coquettes, entourées de clôtures et de barrières, surveillées 24 heures sur 24 par des détecteurs de mouvement et des vigiles dans des villes comme Los Angeles, Sao Paulo ou Moscou. Aujourd’hui, la tendance de l’habitat sécurisé débarque en Allemagne.

Les bateaux de plaisance glissent le long de la Havel, sur la berge une maman canard se promène avec ses petits, pendant qu’un soleil d’automne enveloppe le château de Babelsberg de sa lumière rose. Depuis la terrasse de son penthouse de 270 mètres carrés, Uwe Peter Braun reste d’abord silencieux. Face à une telle vue, il sait qu’il n’est nul besoin de parler. "Ce qui manque, à la rigueur, ce sont les montagnes", lâche en riant cet entrepreneur. "Nous allons souvent à Meran [dans le Sud-Tyrol]. Nous voulons être sûrs que tout est en ordre quand nous revenons", ajoute sa femme Andrea.

Chez les Braun, on trouve des dessins de Picasso sur les murs et un bureau de 1743 dans le salon. "Je m’assieds souvent ici pour écouter de la musique classique et réfléchir à de nouveaux brevets", explique Uwe Peter, responsable avec sa femme d’une société de réseaux d’innovation. La nuit, les voyants rouges des détecteurs de mouvement et des caméras infrarouges sont une source de réconfort.

"En Amérique latine et aux Etats-Unis, cela fait longtemps que les résidences surveillées font partie du paysage. Chez nous aussi la pauvreté progresse et l’insécurité augmente, c’est pourquoi il est important de se protéger", explique Uwe Peter Braun. La protection coûte cher aux Braun, 1 300 euros chaque mois. "J’ai vécu à moindre frais", plaisante M. Braun, mais ce n’est pas un problème.

Des barres d'immeubles qui côtoient des communautés fermées

Le professeur Georg Glasze étudie le phénomène des résidences surveillées dans le monde. Ce chercheur de l’institut géographique d’Erlangen a également observé une forte augmentation du nombre de résidences fermées et sous vidéo-surveillance en Pologne, notamment à Varsovie où les barres d’immeubles côtoient les communautés fermées.

Les résidences surveillées fragmentent les villes, rejetant les couches pauvres de la population à la périphérie, explique Glaze. Mais dans certains quartiers, les couches pauvres de la population préfèrent manifestement rester entre elles.

Achim Anscheidt a bien réfléchi avant d’accepter de se confier à un journaliste. Nous sommes samedi et il discute avec sa femme et un architecte du type de carrelage à poser dans la salle de bain de leur loft. Ce bâtiment neuf, avec de larges baies vitrées, a été baptisé le Carloft. Il a fait la une des journaux, et a montré que tout le monde n’était pas le bienvenu dans le quartier berlinois de Kreuzberg.

Dans la Reichenberger Strasse, l’air est chargé d’émanations de charbon. Ici, tous les locataires n’ont pas le chauffage central. Au bout de la rue se trouve une bibliothèque anti-fasciste et des banderoles attachées à la façade d’un bâtiment dénoncent la hausse du prix des loyers.

"Bienvenue à Grosricheville"

Le Carloft ne passe pas inaperçu dans cet environnement. Ceux qui y habitent ne se soucient pas de la hausse des loyers et encore moins du manque de place de parking dans le quartier. Il leur suffit d’entrer avec leur voiture dans un ascenseur donnant sur la rue et d’appuyer sur un bouton pour accéder en quelques secondes à l’étage de leur appartement et se garer à deux pas de leur salon. Les avis sont divisés sur ces voitures sur le balcon. Certains aiment. Une chose est sûre et Achim Anscheidt l’exprime : "Il est étonnant de voir avec quelle intolérance le quartier prétendument ouvert de Kreuzberg a accueilli le concept".

Lorsque les propriétaires ont voulu fêter la fin des travaux, les bombes de peintures ont volé sur leur façade blanche, des poubelles ont été incendiées et des manifestants ont invité cette "canaille de nantis" à "se tirer". "C’est un éternel débat en Allemagne. Dès que l’on prononce le mot ‘gardien’, on est catalogué comme habitation élitiste. Je dois malheureusement dire que c’est typiquement allemand".

Peut-être est-ce en réalité typiquement berlinois. Dans le quartier de Friedrichshain, de nouvelles formes d’habitation ont rencontré la même opposition. Cela fait 2 ans que 60 familles habitent dans des résidences privées dans le quartier des Prenzlauer Gärten à coté du Volkspark Friedrichshain. S’il y a bien une clôture électrique et une loge pour le gardien, les habitants ont rapidement convenu de toujours laisser la barrière ouverte et de ne pas embaucher de gardien.

Et pourtant, "il nous arrive de nous réveiller le matin en face de graffitis ‘fuck yuppies’ ou ‘bienvenue à Grosrichesville", explique une jeune mère de famille, originaire de Munich. "Là-bas, dit-elle, elle n’avait "jamais été confrontée à une telle intolérance".