La soirée est froide et bruineuse et l'équipe de football gaélique de Milford est réunie pour l'entraînement. Elle devrait fêter sa victoire lors d'une coupe locale mais l'humeur est sombre : deux de ses joueurs stars vont partir pour le Canada.

"Si j'émigre, c'est uniquement pour le boulot", confie Anthony McPaul, 28 ans, ouvrier du bâtiment. "J'ai essayé de trouver du travail ici mais tout ce que j'ai pu avoir c'est une journée par ci par là."

M. McPaul est l'un des 41 membres du club qui auront quitté Milford, dans le Donegal, depuis que la crise financière a frappé l'Irlande en 2008. Beaucoup d'entre eux sont partis pour l'Australie et le Canada, d'autres sont allés s'installer à Dublin, qui montre enfin des signes de reprise économique alors que le plan d'aide internationale prendra fin en décembre.

Les derniers chiffres montrent que l'Irlande est sortie de la récession dans le deuxième trimestre, le chômage baisse et les prix de l'immobilier remontent après avoir diminué de moitié en cinq ans. L'économie est cependant fragile et la reprise semble être à deux vitesses : si Dublin, Cork et Galway connaissent la croissance, les communes et les zones rurales stagnent.

Immobilier en chute

Le prix de l'immobilier a augmenté de 10% à Dublin au cours de l'année écoulée et pourrait augmenter de 20% en 2013 selon l'agence immobilière CBRE. Hors de Dublin en revanche, l'immobilier continue cependant à chuter et des dizaines de milliers de maisons et de commerces demeurent vides.

Le taux de chômage est de 12% à Dublin, pour 18,3% dans le sud-est. A la mi-2011, date de la dernière analyse par comté, une personne sur quatre était sans travail dans le Donegal, un comté rural du nord-ouest.

Il suffit de se promener dans la rue principale de Milford, où les boutiques fermées se succèdent, pour voir que la reprise n'a pas encore touché la région.

"La ville est en train de mourir. Les deux banques ont fermé, ce qui a tué le cœur commercial de la ville", déclare John McAteer, le rédacteur en chef du Tirconaill Tribune, un journal local.

L'émigration fait partie de la vie irlandaise depuis des générations mais le boom de la construction pendant l'ascension du Tigre celtique fournissait des emplois bien rémunérés et permettait aux jeunes de vivre dans les zones rurales où ils avaient grandi. L'effondrement de l'immobilier a tout changé. Les emplois du bâtiment se sont taris, le gouvernement a imposé un embargo sur le recrutement dans la fonction publique et le secteur des services s'est réduit.

Emplois à Dublin et à Cork

Une personne émigre d'Irlande toute les six minutes – c'est le chiffre le plus élevé depuis qu'on a commencé à tenir ces statistiques dans les années 1980 – et les zones rurales se dépeuplent.

Conscient de la faiblesse de l'économie intérieure, Dublin songe à relâcher les mesures d'austérité de 3,1 milliards d'euros prévues pour le budget 2014. Ce projet se heurte à l'opposition des prêteurs internationaux et risque d'entamer la confiance des investisseurs.

Fin septembre, mille personnes ont fait acte de candidature pour quinze postes de vendeur au grand magasin Shaws de Longford

Un argument qui ne convainc pas vraiment dans les zones où les emplois sont rares. Fin septembre, mille personnes ont fait acte de candidature pour quinze postes de vendeur au grand magasin Shaws de Longford.

La situation de l'emploi est plus positive à Dublin et Cork où l'agence d'investissement publique attire des niveaux record de projets. Sur les 144 investissements multinationaux réalisés l'année dernière, les trois quarts se situaient dans les deux plus grandes villes d'Irlande et un seul dans le Donegal.

Super vibration jeune

"Nous avons choisi de nous installer à Dublin avant tout pour les talents et nous savions que nous pourrions trouver de bons ingénieurs", déclare Fidelma Healy, directrice générale de Gilt Irlande. "Il y a une super vibration jeune ici. Et il y a beaucoup d'autres sociétés, Google, Twitter, LinkedIn, eBay."

Les quais délabrés de Dubin ont été transformés par un afflux de sociétés internet mais la faiblesse des infrastructures et du débit font que les comtés comme le Donegal sont moins attirants pour les investisseurs étrangers.

Letterkenny, la ville qui a grandi le plus vite pendant le boom, est couverte de cités fantômes et de galeries commerciales à moitié vides. Les commerçants ont subi une forte baisse d'activité et ne voient pas encore de signe de reprise. "La relance est arrivée à Dublin et il paraît qu'elle va toucher rapidement le reste du pays. Nous sommes optimistes mais elle n'est pas encore arrivée", confie Alfie Greene, le fondateur de Greenes Shoes.