Imaginez l’Union européenne dans douze mois, pilotée par Angela Merkel et Christine Lagarde. Voilà qui ferait parler à travers le monde. Tiens, l’Europe se reprendrait-elle enfin en main ? s’interrogeraient Asiatiques et Américains.

Malheureusement, cela ne se produira pas. Au vu des mécanismes d’attribution saugrenus des postes clés de l’UE, cela ne peut pas arriver. Avec leurs idées nébuleuses et contradictoires sur le rôle international de l’Europe, il y a fort à parier que les 28 leaders nationaux de l’UE ne le souhaiteraient même pas.

Quelle occasion manquée. Auréolée de sa victoire aux élections législatives allemandes et de son rôle de décideur dans la crise de la zone euro, Angela Merkel est une candidate idéalement qualifiée pour prendre la place de Herman Van Rompuy à la présidence du Conseil européen, qui réunit les chefs de gouvernement de l’UE.

Directrice du Fonds monétaire international et ancienne ministre des Finances de la France, Christine Lagarde constitue pour sa part un excellent choix pour prendre la place de José Manuel Barroso à la présidence de la Commission européenne, le bras exécutif de l’UE. Confier les rênes de l’Union européenne à ce tandem serait un coup de maître. Le pouvoir reviendrait ainsi à deux des responsables politiques européens les plus respectés sur la scène internationale. Ce serait également un message fort de l’Europe sur le rôle qu’elle donne aux femmes dans la vie publique. Enfin, ce serait un symbole du partenariat franco-allemand sans lequel l’UE est un canard sans tête.

Ne pas faire de l'ombre aux leaders nationaux

Pour comprendre pourquoi c’est un vœu pieux, étudions les paroles de Herman Van Rompuy. Baissant sa garde un instant, celui-ci a déclaré un jour que son charisme était “souvent sous-estimé”. Une fois redescendu sur terre, il a nous donné cette information essentielle selon laquelle il n’a jamais été prévu que le président du Conseil européen soit une personnalité qui aspire à faire de l’ombre aux leaders nationaux. Ils le (ou la) dévoreraient tout cru avant le fromage lors du premier dîner donné à l’occasion d’un sommet européen. A la place, le président de l’UE doit être “un chercheur de solutions, de compromis, un médiateur, un trait-d’union”.

Quelqu’un qui soit originaire d’un pays de taille moyenne ou petite, afin qu’il ne marche pas sur leurs plates-bandes

Sur ce sujet, Herman Van Rompuy, chrétien-démocrate belge et philosophe, sait de quoi il parle. Il est la seule personne à avoir occupé la présidence de l’UE à temps plein, un poste créé en 2009. Si les dirigeants européens l’ont nommé, c’est parce qu’ils voulaient un président, et non un directeur général. Ils préféraient également quelqu’un qui soit originaire d’un pays de taille moyenne ou petite, afin qu’il ne marche pas sur leurs plates-bandes. Une personnalité reconnue sur la scène internationale, comme Tony Blair, l’ancien Premier ministre britannique, est typiquement le genre de personne à laquelle ils n’ont pas pensé. Pour la même raison, Angela Merkel est hors course – non qu’elle ait jamais formulé le désir de se porter candidate.

Les questions liées à l’équilibre géographique, national, politique et à la parité sont capitales lorsque l’UE, tous les cinq ans environ, redistribue ses postes clés. Par exemple, avec l’Italien Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne, on a du mal à imaginer comment Mario Monti, ancien Premier ministre italien et commissaire européen, pourrait remplacer Herman Van Rompuy, ou comment Franco Frattini, ancien ministre italien des Affaires étrangères et lui aussi ancien commissaire, pourrait remplacer le Danois Anders Fogh Rasmussen au secrétariat général de l’Alliance atlantique (un autre poste qui sera à pourvoir l’année prochaine et qui échoit toujours à un Européen). De toute façon, l’UE trouverait-elle vraiment la sagesse de nommer Mario Monti, brillant bureaucrate dont la brève carrière politique s’est terminée brutalement, ou de plaider la cause de Franco Frattini, ancien acolyte du repris de justice Silvio Berlusconi ?

Si les leaders nationaux influeront sur le processus de sélection conduisant au remplacement de Herman Van Rompuy, ils pourraient avoir plus de mal à imposer leurs choix pour la présidence de la Commission et la direction de la politique étrangère, un poste auquel la Britannique Catherine Ashton a été nommée en 2009. Conformément au traité régissant l’UE, la nomination des dirigeants nécessite l’aval du Parlement européen. Les dirigeants devront donc écouter les partis représentés après les élections de mai prochain.

“Merci, mais non”

Selon un mécanisme bien rodé, la direction de la politique étrangère reviendra à une personnalité du parti qui est arrivé en deuxième ou troisième position

Si cela donne une impression de contrôle démocratique, il y a dans la pratique un sérieux risque de confusion et de désenchantement. Les quatre grands partis politiques transnationaux – centre-droit, centre-gauche, libéraux et Verts – prévoient chacun de présenter un candidat à la présidence de la Commission dans les semaines et les mois à venir. Après les élections, le parti vainqueur demandera instamment aux leaders nationaux d’accepter son candidat. Selon un mécanisme bien rodé, la direction de la politique étrangère reviendra à une personnalité du parti qui est arrivé en deuxième ou troisième position. La présidence du Parlement européen (l’UE fourmille de présidents) sera partagée de la même manière.

Il est possible, bien sûr, que les leaders nationaux ne veuillent pas du candidat du parti victorieux à la présidence de la Commission. Le résultat serait alors un duel peu glorieux entre les chefs de gouvernement et le Parlement européen – une perspective qui ne manquerait pas d’éloigner les Européens d’institutions européennes déjà jugées narcissiques et coupées des réalités. Il est tout aussi possible que le candidat pressenti à la politique étrangère refuse cette fonction, préférant lorgner sur des postes plus importants sur son échiquier politique national. En 2009, le groupe socialiste soutenait ainsi David Miliband, alors ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni. Il aurait été un choix admirable, s’il n’avait pas répondu : “merci, mais non”. Au terme d’une caricature de “mûre réflexion”, les dirigeants nationaux ont jeté leur dévolu sur Catherine Ashton, qui n’avait aucune expérience de la politique étrangère et qui n’avait jamais, même en rêve, songé se porter candidate.

Tant que les leaders nationaux voudront être sur le devant de la scène et tant que les marchandages seront déterminants dans le processus de nomination, l’UE continuera de faire des choix curieux pour ses postes clés. Peut-être les dirigeants préfèrent-il qu’il en soit ainsi. Mais comme le dit une vieille bande dessinée américaine : “Drôle de façon de gérer une compagnie ferroviaire !”.