A en croire la presse allemande, lorsque l’affaire Snowden a commencé à se tasser le président russe s’est assuré que toute l’Europe apprenne que les Américains avaient mis le téléphone portable d’Angela Merkel sur écoute. Lorsque le soufflé est peu à peu retombé, un cadre éminent des Verts allemands s’est rendu contre toute attente à Moscou pour y rencontrer Edward Snowden. Une nouvelle fois, les médias se sont déchaînés – or, il ne fait guère de doute que, sans la permission du Kremlin, cette entrevue n’aurait pas eu lieu.

Les relations germano-russes sont à leur plus bas depuis la chute du Mur de Berlin. Le climat n’est guère meilleur entre les Etats-Unis et la Russie. En creusant le fossé entre les deux alliés, Moscou marque un grand point, et pas seulement sur le plan géopolitique : le président russe peut désormais montrer à son peuple où cet “Occident dépravé” en est rendu. Cette fois, il est toutefois allé trop loin, personne ne doutant plus que le lanceur d’alerte de la NSA soit devenu la marionnette du Kremlin. Pour les dirigeants d’Europe et de Washington, l’heure est venue de faire amende honorable.

Hélas, le mal est déjà fait : Edward Snowden n’a pas été placé par les Russes mais reste un produit de la National Security Agency (NSA), obsédée par l’idée d’espionner tout et tout le monde. Pire, la NSA a donné à Edward Snowden accès à ses secrets, qu’il a mis à profit avant de fuir à Hong Kong, puis en Russie. Nul ne sait quelles autres preuves compromettantes il a dans sa manche et combien de révélations suivront, au grand dam de la Maison blanche.

Hypocrisie européenne

Force est de constater qu’il y a eu beaucoup d’hypocrisie dans les réactions de l’UE lors de l’affaire Snowden. Après tout, les agences de renseignements européennes ne regardent pas la NSA pirater le Web en se tournant les pouces, mais font exactement la même chose en utilisant des outils similaires. De plus, elles coordonnent leurs efforts et se conseillent mutuellement sur la manière de contourner la législation européenne en la matière. Enfin, les Européens eux aussi – quoiqu’à une échelle moindre – espionnent les Américains et tentent de dérober leurs secrets. C’est exactement ce à quoi il convient de mettre un terme.

Washington, Berlin et Paris sont en train de négocier des accords pour éviter ces actes d’espionnage mutuels. Mais cela ne va pas assez loin. Les Etats-Unis et l’Europe doivent signer un accord général de sorte que tous les citoyens européens – et pas seulement ceux des plus gros Etats membres – soient à l’abri de toute surveillance. Il est peu probable que la Maison blanche négocie avec les petits pays comme elle le fait avec la France et l’Allemagne. A la place, elle se contentera sans doute de transférer ses espions de Berlin et de Paris vers ces pays, d’où ils poursuivront leur travail.

L’Union européenne doit durcir sa législation sur la protection des données personnelles

Par ailleurs, l’Union européenne doit durcir sa législation sur la protection des données personnelles. Des textes allant dans ce sens sont censés entrer en vigueur en 2014, mais cette date butoir a été repoussée d’un an, notamment sous la pression de Berlin. C’est pourquoi les remontrances d’Angela Merkel sonnaient si faux lorsqu’elle a tancé les Américains pour avoir mis son téléphone sur écoute.

Une surveillance nécessaire mais limitée

Garantir le droit des citoyens à la vie privée ne signifie pas que l’Europe baisse les bras dans la lutte contre le terrorisme et veut pousser les Etats-Unis à faire de même. Les agences de renseignements européennes ont le droit de placer les suspects sous surveillance, mais cette surveillance doit intervenir dans les limites fixées par la loi : chaque opération doit avoir le feu vert du tribunal, les preuves doivent être détruites si l’enquête est abandonnée, etc. Si l’on en croit Edward Snowden, selon lequel un “consortium” de services de renseignements européens surveille nos mails et nos appels téléphoniques, il est préférable de fixer des limites. Et de contrôler ces services plus efficacement que ne l’a fait le gouvernement américain jusqu’à présent, Barack Obama ne sachant pas que la NSA écoutait les conversations téléphoniques d’Angela Merkel.

Pendant le mandat de Barack Obama, le fossé entre les continents n’a fait que se creuser

Dernier point, et non des moindres : le scandale des écoutes est l’occasion de mettre à jour ce que nous appelons les “relations transatlantiques”, un terme qui commençait, ces derniers temps, à sonner comme un anachronisme datant de la Guerre froide. L’Europe – la “nouvelle” plus encore que l’“ancienne” – attend des Etats-Unis qu’ils l’aident dans le cas (aussi peu probable soit-il) d’une agression venant de l’Est. S’il ne faut pas mettre au rebus les garanties fournies par les Etats-Unis aux membres de l’OTAN en matière de sécurité, celles-ci doivent être redéfinies. L’Europe et les Américains doivent trouver de nouveaux domaines dans lesquels renforcer leur coopération. Pendant le mandat de Barack Obama, le fossé entre les continents n’a fait que se creuser.

Le projet de zone de libre-échange transatlantique [TAFTA ou TTIP] est une occasion sans précédent de rapprocher les Etats-Unis et l’Europe. Hélas, les négociations ont été éclipsées dès le premier jour par les révélations d’Edward Snowden. En Europe, beaucoup de voix appellent à la suspension des pourparlers, voire à leur abandon définitif. Un tel scénario ferait les affaires non seulement de Moscou, mais aussi de Pékin. C’est pourquoi les dirigeants européens doivent défendre le principe du TAFTA – même si les experts de la NSA ont piraté leurs téléphones portables.

Barack Obama n’a pas répondu aux espoirs que l’Europe plaçait en lui. Les services de renseignements américains ont traité les pays européens comme des colonies. Nous avons de bonnes raisons d’en vouloir aux Américains – mais nous ne devons pas couper les ponts pour autant. C’est la famille, après tout.