Idées : Le vrai problème, ce ne sont pas les populismes

8 novembre 2013 – La Repubblica (Rome)

Qualifier de populistes et de réactionnaires les mouvements de rébellion qui se manifestent ici ou là, ne sert qu’à camoufler les racines du problème : ce n’est pas la colère de ses citoyens qui menace l'UE mais la réticence des gouvernements à lui déléguer leur souveraineté.

Je souhaite la naissance de l’Europe fédérale et la sauvegarde de la monnaie unique. Dans le cas contraire, nous aurions à la place de l’UE quantité de petits Etats sans grandeur mais non sans abjection, non plus amis mais plus que jamais vassaux de la puissance américaine. Nous retournerions à la case départ : vaincus à cause de nos nationalismes, comme nous l’avons été dans les guerres du XXème siècle.

Pourquoi ne cesse de croître en Europe une humanité si mécontente, si dégoûtée, qui alimente l’extrême droite et les partis eurosceptiques ? La qualifier de populiste ou de réactionnaire serait s’arrêter au seuil des "pourquoi" sans se demander ce qui est à l’origine de ce cri. Y répondre ne sert d’ailleurs à rien, si les protestations et les propositions, aussi dissemblables les unes des autres, sont évacuées comme un épais grumeau qui obstruerait on ne sait quel progrès.

Evacuer le problème par le mépris et le refus revient à ignorer que l’Europe d’aujourd’hui distille des poisons chroniques. Il ne suffit pas, à la manière performative des gouvernements actuels, d’invoquer son nom pour qu’elle existe. Cela revient à camoufler ce qui est pourtant évident : nationalisme et conservatisme sont des maux qui affligent les instances dirigeantes elles-mêmes et les élites des Etats de l’Union. Là aussi, il faut oser aller au-delà des mots. Le mot "fédération" n’est plus tabou — sauf en France.

Evoqué à droite comme à gauche, il n’est pas pour autant suivi d’actions concrètes telles que la mutualisation de la dette publique, la relance d'une croissance alimentée par les eurobonds et par des ressources financières européennes bien plus consistantes que celles d’aujourd’hui. Ni surtout incarné par un Parlement européen doté de nouveaux pouvoirs et par Constitution commune qui soit l’expression de ses citoyens. Bref, par une Europe qui serait un refuge en ces temps d’angoisse et non pas le bastion qui protège une oligarchie endogame de puissants qui se couvrent les uns les autres.

Peuples souverains

Une austérité qui accentue la pauvreté et les inégalités, un Pacte de stabilité qu’aucun parlement n’a pu discuter : telle est l’Europe qui veut se débarrasser des populismes

L'Europe telle qu’elle est n’est pas menacée par la colère (de droite comme de gauche) de ses citoyens. Elle est menacée par des gouvernements réticents à déléguer des souverainetés nationales non seulement feintes mais usurpées, vu qu’en démocratie, les souverains, ce sont les peuples. Si la crise de 2007-2008 tourmente l’Europe au-delà de toute mesure, c’est en raison de ces distorsions. Une austérité qui accentue la pauvreté et les inégalités, un Pacte de stabilité qu’aucun parlement n’a pu discuter : telle est l’Europe qui veut se débarrasser des populismes. C’est la misère grecque. C’est la corruption des gouvernements qu’alimentent inégalités et fausse stabilité.

Le cas des gauches radicales en Grèce est exemplaire. Syriza, une coalition de mouvements citoyens et de groupements de gauche, a été qualifiée d’anti-européenne et populiste, lors des deux élections de mai et juin 2012. Les chancelleries européennes s’étaient alors mobilisées, décrivant Syriza comme le monstre à abattre. Berlin avait menacé de fermer les robinets des aides. Mais ni Syriza ni Alexis Tsipras qui est à sa tête, ne sont anti-européens. Ils demandent une autre Europe. Et c’est cela qui épouvante l'establishment.

Le 20 septembre, quand il a présenté son programme au Kreisky Forum de Vienne, Alexis Tsipras a surpris ceux qui l’avaient couvert de boue. Il a dit que l’architecture de l’euro et les plans de sauvetage ont démoli l’Union, au lieu de panser ses plaies. Il a rappelé la crise de 1929 et sa gestion selon les dogmes néo-libéraux. Exactement comme aujourd’hui. “Les gouvernements nièrent que l’architecture de leurs projets était aberrante, insistant sur l’austérité et prônant simplement la relance des exportations. Le résultat fut, dans le Sud de l’Europe, la misère et l’avènement du fascisme et celui du nazisme en Europe centrale et du nord". C’est la raison pour laquelle l’Union doit être refaite de A à Z. Reprenant les propositions des syndicats allemands, Syriza propose un plan Marshall pour l'Europe, une véritable union bancaire, une dette publique gérée de manière centralisée par la Banque centrale européenne et un programme d’investissements publics massifs.

Elites consanguines

Mais Alexis Tsipras dénonce aussi ce que personne n’ose pointer du doigt : le lien entre la crise européenne et les démocraties corrompues d’Athènes et de nombreux pays du Sud. "Notre cleptocratie a noué des alliances solides avec les élites européennes", a-t-il dit et leur entente se nourrit de mensonges sur les fautes des Grecs ou des Italiens, sur les salaires trop élevés et sur ces Etats trop généreux. Ces mensonges “servent en effet à déplacer la faute des faiblesses nationales des épaules des cleptocrates sur celles du peuple qui travaille dur".

C’est une alliance qui ne se heurte plus à aucune opposition depuis que la gauche classique a adopté, dans les années 1990, les dogmes néolibéraux. Une grande partie de la population s’est ainsi retrouvée sans représentants. Disparus, démissionnaires, punis par une politique d’austérité à l’allure d’exercice militaire. C’est cette partie — une majorité, si l’on compte également les abstentionnistes — qui proteste contre l’Europe.

Parfois, elle rêve d’un retour irréel aux monnaies et aux souverainetés nationales ; parfois, elle réclame une autre Europe, qui n’oublierait pas le cri des pauvres, elle qui avait su l’entendre entre l’après-guerre et la fin des années 1970. Voilà ce que dit Tsipras. Et en Italie, Beppe Grillo, dans ses discours chaotiques, dit à peu près la même chose.

Si rien ne bouge, l’Europe ne sera plus un abri, mais un bâtiment où les citoyens seront exposés à tous les vents. Administrée par des élites consanguines, elle ressemble de plus en plus au Bureau des lettres mortes gardé par Bartleby le scribouillard, dans la nouvelle de Herman Melville, Bartleby, une histoire de Wall Street. C’est à force de compiler et de jeter à la corbeille des milliers et des milliers de lettres envoyées et jamais remises à leurs destinataires que Bartleby en vient à opposer à toute demande et à tout ordre, avec un calme cadavérique, son refus impavide : ”I’d rather not”"Je préférerais ne pas".

Traduction : Françoise Liffran

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