Dans son rapport, le sénateur suisse Dick Marty, qui s'était rendu célèbre pour avoir, le premier, révélé l'existence des prisons secrètes de la CIA où étaient détenus des terroristes présumés, "accuse le Premier ministre et plusieurs responsables gouvernementaux, issus de l'UÇK [l'Armée de libération du Kosovo] d'être directement responsables de trafics d'organes", explique Le Monde.

Marty "affirme avoir identifié six lieux de détention en Albanie où auraient été retenus des Serbes du Kosovo ou des Albanais pro-Serbes. Ces lieux auraient continué de fonctionner après la capitulation des Serbes [face à l'OTAN]*, en juin 1999". Cette situation, poursuit le journal, "aurait continué jusqu'à ce que l'OTAN déploie sa force internationale. Une fois en Albanie, les prisonniers auraient été torturés*" et des organes prélevés sur certains d'entre eux pour être revendus à l'étranger.

Soutenu par Berlin, Londres, Paris et Washington

Ce n'est pas la première fois que de telles accusations sont portées contre Thaçi et ses hommes, note Le Monde : dans La Traque, les criminels de guerre et moi (éditions Héloïse d'Ormesson), paru en 2008, l'ex procureure du Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie Carla Del Ponte "accusait déjà des membres de l'UÇK, alors leaders de la lutte armée contre la Serbie, d'avoir prélevé des organes sur près de trois cents prisonniers retenus en Albanie".

"Est-ce possible ? Est-il possible que, sous les ordres du Premier ministre d’un Etat européen, des gens aient pu être enlevés ? Qu’il les ait fait assassiner, afin de pouvoir récupérer sur les cadavres des organes, comme les reins, par exemple, destinés à des clients riches en Allemagne, au Canada, en Pologne ou en Israël, qui auraient payé jusqu’à 45 000 euros pour la transaction ?", se demande à ce sujet la Tageszeitung. "Est-il possible que Hashim Thaçi, auquel Berlin, Londres, Paris et Washington ont accordé un soutien si unanime, doive son pouvoir politique à des richesses accumulées grâce à des activités criminelles ?"

Quoi qu'il en soit, selon le quotidien berlinois, "le rapport de Dick Marty aura de lourdes conséquences sur le dialogue entre la Serbie et le Kosovo annoncé en grandes pompes à Bruxelles". En effet, explique la "TAZ", "pas un Serbe n’acceptera de s’asseoir à la table des négociations avec Thaçi. Or, sans lui, il est pratiquement impossible de constituer un gouvernement à Pristina à l’issue des législatives du 12 décembre". Par ailleurs, "si Eulex, la mission de l’UE au Kosovo, veut rester crédible, il lui faut maintenant mener une enquête impartiale sur Thaçi & Co. Ce qu’elle s’est abstenue de faire jusque-là. Parce que nombre de politiciens albanais sont d’anciens commandants de la guérilla, et qu’ils disposent encore aujourd’hui de groupes armés".

L'UE en position d'accusée

Alors, comment réagira Bruxelles ? Difficile à dire : "en septembre 2010, le responsable de la section 'Crimes de guerre' auprès d'Eulex affirmait l’exact contraire, ou presque, du rapport de Dick Marty",note en effet Le Temps. Le quotidien rappelle que selon le policier finlandais Matti Raatikainen, "aucune preuve" n’étayait les accusations de trafic d’organes lancées contre l’entourage de Thaçi.

Pourtant, ajoute le journal, "l’Union européenne le sait : tout ce qui sortira sur l’implication criminelle de Thaçi la placera en position d’accusée. Comment continuer d’exiger de Belgrade l’arrestation du général bosno-serbe toujours en fuite Ratko Mladic ? Ou comment, surtout, contrer ceux qui, comme le jeune politicien kosovar nationaliste Albin Kurti, demandent le départ d’Eulex pour cause de compromission avec l’élite au pouvoir ?"

Le fait que le cabinet du Haut représentant de l'UE pour les Affaires étrangères Catherine Ashton ait réagi au rapport Marty en lui demandant "de venir avec des preuves", en dit long, estime Le Temps, pour qui "l’UE, à la vérité, n’a guère le choix. L’indépendance du Kosovo (que l’Espagne, la Roumanie, la Grèce, Chypre et la Slovaquie ne reconnaissent toujours pas), entérinée d’un commun accord avec les Etats-Unis, a toujours été perçue à Bruxelles comme une pilule amère à avaler sur le chemin de l’intégration future des Balkans".