La révolte en Ukraine contre le président Viktor Ianoukovitch, qui a capitulé face aux menaces de la Russie, oblige l’Union européenne à réfléchir à son propre fonctionnement. Bruxelles n’aurait pas pu acheter Kiev comme l’a fait Vladimir Poutine. A court terme, elle n’a guère plus à offrir qu’un accord d’association, et à plus long terme la force d’attraction d’un État de droit démocratique selon un modèle européen.

Sur le plan géostratégique, il est particulièrement important pour l’Europe qu’à l’issue de sa lutte de pouvoir avec la Russie, l’Ukraine rejoigne le bon camp, tout comme les Balkans et la Turquie, que Bruxelles tente aussi de s’allier par des promesses. Le problème fondamental, c’est que l’attitude de Bruxelles fait souvent naître parmi les politiciens et au sein des populations de ces pays l’espoir irréaliste d’une future adhésion à l’UE, et que Bruxelles n’ose pas dire non à des moments décisifs pour ne pas s’aliéner ces pays.

Expansion russe

Même si Bruxelles se garde à présent de faire trop de promesses à Kiev, les Ukrainiens qui sont partisans d’un accord d’association voient dans un tel accord une première étape vers le statut de membre de l’UE. Personne ne peut expliquer pourquoi la Turquie serait plus européenne que l’Ukraine – pourquoi Ankara, en Anatolie, serait une ville européenne, et pas Lviv, qui faisait partie de l’empire des Habsbourg. En nourrissant de telles ambitions, Kiev peut en tout cas compter sur Varsovie : pas un seul pays de l’UE ne souhaite rester aux frontières extérieures de l’Union et tous cherchent à y intégrer leurs voisins. La crainte historique, bien compréhensible, d’une expansion aggressive de la Russie conforte ce besoin d’une zone tampon.

Bruxelles n’a jamais osé fixer une délimitation géographique, ayant toujours en tête la Turquie

L’Europe n’a aucune envie de montrer brutalement la porte à l’Ukraine. Etant donné que les Ukrainiens pro-Européens essaieront de faire en sorte que leur pays devienne membre de l’UE, Bruxelles n’annoncera pas haut et fort que l’Ukraine peut faire une croix dessus ; tout comme elle n’a pas osé faire partir la Roumanie et la Bulgarie de la salle d’attente, ce qui a fini par aboutir à leur adhésion à l’UE. D’ailleurs, Bruxelles n’a jamais osé fixer une délimitation géographique, ayant toujours en tête la Turquie.

Pour enchérir sur la Russie, l’Europe devra faire à l’Ukraine une meilleure proposition qu’un accord d’association. Cela étant, il est irréaliste de penser que ce pays, qui compte parmi les plus corrompus du monde, puisse satisfaire dans un proche avenir aux conditions de bonne gouvernance exigées pour être membre. C’était aussi le cas pour la Bulgarie et la Roumanie en 2007, et cela vaut également aujourd’hui pour les nouveaux candidats à l’adhésion dans les Balkans. La Grèce, qui menaçait d’entraîner l’euro dans sa propre chute, a montré que plus de trente ans au sein de l’UE n’ont pas permis de résoudre de graves problèmes endémiques de ce type.

“Fiançailles” interrompues

L’Europe a trois options face à tous ces pays qui souhaitent la rejoindre. Elle peut les tenir purement et simplement à distance en leur faisant savoir que leurs ambitions sont irréalistes. Elle peut aussi engager, comme avec la Turquie, dans des négociations qui finissent par s’enliser et provoquer de fortes tensions : la rupture tardive de “fiançailles” risque de susciter plus de rancœur que le refus précoce d’une demande. Enfin, elle peut décider d’aller plus loin en dépit des lacunes, sans jamais oser dire non : c’est la voie qu’elle a empruntée pour la Roumanie.

L’adhésion massive et précipitée des pays d’Europe orientale a entraîné une désaffection des populations d’Europe occidentale, qui se traduit par la progression électorale des populistes

L’adhésion massive et précipitée des pays d’Europe orientale a entraîné une désaffection des populations d’Europe occidentale, qui se traduit par la progression électorale des populistes ; songeons, par exemple, aux tensions que suscite l’axiome de la libre circulation des personnes, et aux intentions du Premier ministre britannique David Cameron et du ministre néerlandais des Affaires sociales Lodewijk Asscher qui en découlent.

Selon une estimation réaliste, la transformation que devraient connaître des pays comme l’Ukraine, la Turquie et la Serbie pour se conformer réellement aux critères de l’UE, exigerait des dizaines d’années, voire plusieurs générations. En attendant, Bruxelles ne souhaite pas perdre ces pays, et à juste titre. Il lui faut donc réfléchir sérieusement à des formules intermédiaires : instaurer deux types d’adhésion, A et B, ce qui correspondrait à une autre version de l’Europe à deux vitesses à laquelle l’euro a, de fait, donné naissance.

Cette solution est particulièrement tabou car certains “pays A” ne tiennent pas forcément à ce statut, alors que les pays “B”, qui ne sont pas à la hauteur, estiment qu’il est indispensable pour leur amour-propre. Une telle distinction est cependant inévitable si l’on souhaite élargir l’UE pour des raisons de stabilité géopolitique et si l’on veut éviter de perdre le soutien des Européens de l’Ouest. Il faut en prendre conscience, pour qu’une UE s’étendant jusqu’au Caucase ne finisse pas par imploser.