Imaginez qu'aient lieu demain des élections municipales. Vous allez évaluer le bilan de l'équipe au pouvoir dans votre commune et examiner les alternatives que représentent les groupes d'opposition, et c'est en fonction de ces analyses que vous irez voter.

Imaginez maintenant qu'en pleine soirée électorale, les autorités en charge du scrutin fassent une annonce étonnante : “En raison d'une série d'erreurs informatiques, administratives et de communication, les élections qui se sont tenues aujourd'hui n'étaient pas des municipales, mais des législatives. Nous avons décidé de rassembler les voix réunies par les candidats de chaque parti dans toutes les communes d'une même province, et de désigner ainsi des députés au Congrès comme s'il s'agissait d'élections législatives.”

Du grand n'importe quoi, non ? Pourtant, c'est à peu près le principe des élections au Parlement européen. C'est en fonction d'une analyse exclusivement nationale que les électeurs récompensent et sanctionnent les partis qui s'y présentent ; pendant quelques jours, politiques et “experts” décortiquent le “message” que les citoyens ont voulu “envoyer” au gouvernement et à l'opposition, mais bientôt, ces parlementaires entament leurs va-et-vient entre Bruxelles et Strasbourg, ils forment des groupes politiques avec d'autres députés d'autres pays, et ils prennent des décisions sur des enjeux à propos desquels ils peuvent être parfaitement sûrs que leurs électeurs ne leur demanderont pas de comptes cinq ans plus tard.

Sanctionner le gouvernement en place

Les chiffres sont éloquents. Dans l’enquête réalisée [en Espagne] par le CIS (Centre d'études sociologiques) après les dernières élections européennes de 2009, seuls 13,7 % des sondés disaient avoir voté d'abord en fonction de “thèmes en lien avec l'Union européenne et le parlement européen”, quand 58,6 % reconnaissaient que c'est “la situation politique actuelle de l'Espagne” qui avait le plus pesé dans leur choix.

Selon le même sondage, seul un Espagnol sur trois estimait que, dans les élections européennes, il était plus important de désigner le parti qui détiendrait la majorité à Strasbourg que de récompenser ou sanctionner le gouvernement de Madrid. C'est comme dans le scénario saugrenu imaginé plus haut : alors même que nous glissions dans l'urne un bulletin pour un type d'élection, c'est un tout autre scrutin que nous avions en tête.

C’est dans les périodes de crise économique que la nationalisation du vote aux européennes apparaît la plus marquée

Lors de récents travaux, je me suis penché sur les suffrages accordés aux partis ayant participé au moins à deux élections européennes et sur leur évolution en fonction des circonstances nationales et européennes du moment. J'ai pu constater que la croissance économique dans l'Union n'avait aucune répercussion sur le sort électoral réservé aux partis dont sont issus les commissaires européens; en revanche, l'état de l'économie dans chacun des pays membres se faisait bien ressentir sur les résultats des partis détenant le pouvoir national. De plus, c’est dans les périodes de crise économique que la nationalisation du vote aux européennes apparaît la plus marquée.

Une structure politique unique

Faut-il s'en inquiéter ? On pourrait penser que puisque l'Union européenne est une structure politique unique en son genre, il n'y a rien d'étonnant à ce que les Européens élisent leurs représentants aux institutions européennes d'une façon, elle aussi, unique en son genre. Si l'on considère le Parlement européen comme un simple organe de représentation plurielle des inclinations des citoyens au sein d'un système complexe de prises de décisions dont le contenu est d'intérêt limité pour ces mêmes citoyens, il n'est pas très grave que ses membres soient élus de façon aussi “originale”. Car en somme, puisque la grande majorité des décisions du Parlement font l'objet d'un consensus entre les grands partis politiques, peu importe que les contextes nationaux favorisent plus ou moins les sociaux-démocrates ou les conservateurs d'une élection à l'autre.

En revanche, si l'on considère l'Union européenne comme un lieu où, de plus en plus souvent, sont adoptées des décisions qui portent sur la distribution d’importants budgets, sur lesquelles les citoyens souhaitent donner leur avis et réagir en récompensant les dirigeants qui savent satisfaire le désir de la majorité et en sanctionnant ceux qui ne le font pas, alors la tonalité nationale que prennent les élections européennes est bien un problème. Un problème très semblable à celui que l'on aurait si le Congrès des députés [Assemblée nationale] était désigné selon le processus farfelu décrit plus haut. Comment sanctionner les acteurs politiques européens dont l'action est insatisfaisante, comment soutenir ou peser sur les programmes de la politique communautaire si chacun des Européens choisit ses représentants à l'UE en fonction de la popularité de ses élus nationaux du moment ?

Nul ne peut dire si nous, Européens, saurons “normaliser” nos élections au Parlement européen à moyen ou à long terme. Personnellement, je suis sceptique. Mais si nous n'y parvenons pas, je crains qu'il faille se résigner à ce que l'approfondissement de l'intégration politique, que beaucoup jugent aujourd'hui indispensable, passe par la perte de notre capacité collective à décider des politiques qui nous touchent directement.