En décembre, le dernier dictateur d’Europe, Alexandre Loukachenko, au pouvoir en Biélorussie depuis 1994, s’offrait comme cadeau de Noël une belle victoire électorale avec 80% des voix. Ensuite, il a fait fermer les bureaux des observateurs internationaux, envoyé la police réprimer les manifestants, muselé les derniers médias indépendants et jeté en prison plus de 600 personnes, et notamment le leader de l’opposition Andrei Sannikov, arrêté avec son épouse à l’hôpital où il venait d’être admis après avoir été roué de coups par la police.

La bonne nouvelle c’est que l’Union européenne a réagi fermement. En 2006, après des élections tout aussi truquées, Loukachenko s’était vu infliger une série de sanctions intelligentes (c’est-à-dire qui ne causent pas de tort à la population) : interdiction de se rendre dans les autres pays, gel des avoirs financiers à l’étranger et soutien à l’opposition. Les sanctions ont été efficaces puisqu’en 2008, Loukachenko a commencé à lâcher du lest et libéré tous les prisonniers politiques. En retour, l’UE a suspendu les sanctions, a offert au pays une aide économique et entamé une procédure de dégel des avoirs financiers. Pourtant, si le régime persiste dans cette voie autoritaire, les sanctions reprendront. Les eurodéputés s’accordent en effet à dire que le Président biélorusse s’est payé la tête de l’UE et qu’il faut revenir à une politique de fermeté.

L'image idyllique du pays cache un Etat orwellien

A Tunis, la situation est pire, mais l’UE restera muette, comme en 2009, quand Ben Ali a "remporté" les élections avec 89,62% des voix. Ceux qui se rendent en Tunisie et qui parlent avec les opposants ne cessent de rappeler que l’image touristique et idyllique du pays cache un Etat orwellien, qui contrôle les moindres mouvements de ses citoyens, y compris leur courrier électronique. Les émeutes tunisiennes, dont le décompte des morts sera difficile à obtenir, ont révélé le véritable visage des régimes politiques de la région, qui au nom d’une prétendue stabilité politique pratiquent une répression féroce. Leur but: protéger une corruption endémique, et non comme ils le prétendent, construire des sociétés modernes qui serviraient de rempart à l’islamisme.

Après 23 ans au pouvoir, le kleptocrate Ben Ali a eu l'idée géniale de créer une commission d'enquête sur la corruption. Autant dire que son cynisme est sans limites. Les fuites de Wikileaks ont montré par des cas précis à quel point les élites de la région (qu'il s'agisse de monarques, de présidents, et, dans le cas de Ben Ali, de sa propre famille) vivent dans une débauche de corruption, tandis que la jeunesse est privée de tout horizon professionnel ou personnel.

Avec ce qui se passe en Tunisie, l'Espagne, la France et l'Italie, principaux fers de lance d'une politique méditerranéenne de l'UE aujourd'hui à bout de souffle, apparaissent sous un jour peu flatteur. En revanche, la Pologne, la Suède et les Pays baltes appliquent avec succès des mesures complètement différentes de celles mises en œuvre par Madrid, Paris et Rome en Méditerranée.

Passive, l'Europe isole ceux qui croient encore en l'Etat de droit

Dans cette zone, notre politique ressemble de plus en plus à celle menée par les Etats-Unis en Amérique centrale pendant la guerre froide, avec les conséquences funestes que l'on sait. De même que la politique d'endiguement menée par Washington a jeté la population d'Amérique centrale dans les bras de la gauche révolutionnaire, nos mécanismes d'endiguement de l'islamisme vont très probablement profiter aux islamistes, lesquels ont beau jeu d'inscrire la justice sociale et la lutte contre la corruption dans leurs programmes politiques.

Par sa passivité, l'Europe, non content de se discréditer, isole et condamne à l'extinction tous ceux (il n'en reste sans doute plus beaucoup) qui dans la région croient encore en l'Etat de droit, en l'alternance politique et au respect des droits de l'Homme. Si secrètement nous aspirons à avoir sur la rive sud de la Méditerranée une série de républiques bananières, fidèles gardiennes de nos intérêts, il semble que nous soyons sur la bonne voie.