Dans un article précédent, je racontais comment le Premier ministre britannique David Cameron tentait de bloquer la désignation par le Conseil européen du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker comme prochain président de la Commission européenne.

Cameron semble n’avoir rien appris : en décembre 2011, il avait menacé de bloquer le Pacte fiscal que les membres de l’UE étaient en train de négocier si le Royaume-Uni n’obtenait pas une série de concessions. Résultat ? La plupart des pays ont décidé de l’ignorer et de poursuivre, en signant le traité en-dehors du cadre des institutions européennes, c’est à dire comme un accord intergouvernmental, évitant ainsi toute possibilité d’un veto britannique.

A présent, il commet la même erreur : tenter de bloquer la nomination de Juncker et en criant (c’est à dire, publiquement), alors qu’il n’a pas de pouvoir de veto (la proposition ne requiert que la majorité qualifiée au Conseil, pas l’unanimité). Une erreur qui s’ajoute à une autre : l’abandon du groupe du Parti populaire européen [au Parlement européen] pour former son propre groupe, ce qui a réduit de beaucoup son pouvoir de négociation.

Comme l’explique la presse britannique, au terme de plusieurs réunions entre Cameron et [la chancelière allemande] Angela Merkel, celle-ci n’a pas l’intention de se laisser tordre le bras, car elle a indiqué depuis longtemps publiquement qu’elle soutiendrait Juncker si il devenait le candidat le plus voté lors des élections européennes.

Quelle sera la prochaine exigence farfelue de Cameron ?

Cameron insinue que la nomination de Juncker, un fédéraliste détesté des Tories britanniques, sera le détonateur qui déclenchera la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Est-ce du bluff ? Peu importe : si la menace est sérieuse, il n’est pas à exclure que le Royaume-Uni abandonne l’UE en utilisant cette raison comme prétexte, car la présence du Royaume-Uni au sein de l’UE donne des signes d’usure. Si ce n’est pas pour cela, ce sera pour une autre raison, diront la plupart des dirigeants. Qui se demanderont si cela vaut la peine de vivre constamment sous la menace d’un nouveau chantage. Quelle sera la prochaine exigence farfelue de Cameron ?

Car se plier à la menace de Cameron veut dire “suicider” le Parlement européen, qui a misé ce qui lui reste de réputation sur le fait que le candidat le plus voté lors des européennes sera le prochain président de la Commission. Vous imaginez que Merkel acceptera d’humilier le Parlement européen pour faire plaisir aux eurosceptiques britanniques ? Ce serait le comble.

Même si je n’ai pas de sympathie particulière pour Cameron, je voudrais lui donner un conseil. Si vous voulez couler Juncker, c’est très simple : il suffit que vous votiez pour sa désignation [à la présidence du] Conseil européen et, ensuite au Parlement. Vous pouvez même tenter de le faire avec les autres membres de votre groupe eurosceptique conservateur — les Polonais et les Tchèques.

Vous pouvez faire planer la rumeur qu’il a obtenu des promesses inavouables sur la limitation de la libre circulation des personnes, un sujet qui hante les Britanniques, de même qu’il en a faites sur la protection du système financier britannique, un sujet qui hante le reste de l’Europe.

Et vous imaginez la réaction des Socialistes européens ? Les socialistes du candidat Martin Schulz souhaitent s’accorder avec Juncker et partager le pouvoir. Une stratégie politiquement suicidaire : après avoir mené campagne sur la critique aux politiques d’austérité, soutenir Juncker, le président de l’eurogroupe pendant les moments-clé de la crise de l’euro, serait très dangereux pour eux.

Mais si, en plus, Juncker devait avoir le soutien de Cameron, les Socialistes pourraient difficilement le voter, ce qui obligerait l’ancien Premier ministre luxembourgeois à retirer sa candidature, ce qui obligerait également le Conseil et le Parlement à chercher un autre candidat.

De nombreuses choses peuvent se produire autour de le nomination du président de la Commission, mais la pire d’entre elles est de s’imaginer qu’elle puisse se résoudre en coulisses et dans le dos du public

De nombreuses choses peuvent se produire autour de le nomination du président de la Commission, mais la pire d’entre elles est de s’imaginer qu’elle puisse se résoudre en coulisses et dans le dos du public. Juncker doit être désigné et il doit aller face au Parlement européen pour se soumettre à un vote, même en sachant qu’il va perdre. Et ensuite, Schulz devrait faire de même : se présenter, fût-ce pour perdre.

Pour eux, ce ne serait pas un moment agréable, mais pour le Parlement et pour les citoyens européens, ce serait magnifique de voir que — enfin ! — il y a une politique et que l’on fait de la politique en Europe. Ce processus se ferait à la lumière du jour, et les candidats, ceux-ci et les suivants, devraient dire clairement ce qu’ils proposent et en échange de quoi.

Ce qu’on ne peut pas faire, c’est dire que l’heure de la démocratie a sonné en Europe et revenir aux vieilles habitudes. Parce que si tout ce processus électoral aboutit à une élection consensuelle de Juncker avec le soutien des Socialistes, ce serait un désastre. Vous imaginez les socialistes espagnols voter pour Juncker, le candidat de Merkel ?Je doute que plus jamais un électeur socialiste ne se rende à nouveau aux urnes lors des élections européennes.