Le dernier Conseil européen, qui s'est tenu le 4 février, a ouvert la boîte de Pandore. Sur proposition d'Angela Merkel (avec le soutien d'un Sarkozy suiviste), un pacte de compétitivité pour la zone euro est désormais sur la table, avec pour objectif de contrebalancer l'augmentation et l'assouplissement du fonds de sauvetage destiné aux pays en difficulté.

Il s'agit d'un pas en avant pour dépasser l'union monétaire et se rapprocher de cette gouvernance économique que tous appellent de leurs vœux. En substance, le pacte prône la fin de l'indexation des salaires sur l'inflation [qui persiste dans plusieurs pays de la zone euro] au profit d'un rapport entre salaires et productivité, l'inscription dans la loi du plafonnement du déficit et de la dette, l'harmonisation de l'âge de la retraite, une même base de calcul de l'impôt sur les sociétés, une stratégie commune de sauvetage des banques en difficulté, et la reconnaissance mutuelle des diplômes et des programmes de formation.

Un pacte conservateur à l'image de la plupart des dirigeants européens

Il n'y a pourtant pas qu'un seul chemin vers le gouvernement économique européen. Celui qui vient d'être choisi est à l'image des tendances conservatrices de la plupart des dirigeants européens. L'Allemagne et la France sont gouvernées par des exécutifs et des dirigeants de droite, et le président du Conseil européen Herman Van Rompuy et le président de la Commission José Manuel Durão Barroso sont également de droite, sans parler du gouverneur de la Banque centrale Jean-Claude Trichet. Ce sont eux qui désignent aujourd'hui cette voie pour sortir de la crise et définir l'avenir de l'Union.

Le pacte de compétitivité n'a pas encore été approuvé et mûrira encore avant un prochain Conseil en mars. On sait que sa méthode et son contenu divisent. Son approbation dépendra des ministres de l'Economie de la zone euro, ce qui a soulevé des protestations à la Commission européenne, qui se voit ainsi court-circuitée : à quoi sert-elle si on la contourne pour une réforme aussi importante que celle-là ?

Quant au contenu du plan, divers pays et acteurs économiques et sociaux se demandent ce qu'il restera du modèle européen de dialogue social si des éléments comme les salaires ou la retraite sont décidés d'en haut. A quoi serviront désormais les pactes sociaux, si inhérents à la culture européenne ? Si, dans les accords collectifs, on coupe le lien entre les salaires et l'évolution des prix (évolution passée, pas projetée), c'en serait fini de la clause de révision [en vigueur en Espagne notamment], qui permet d'adapter la progression des salaires à celle de l'inflation et d'éviter la perte constante de pouvoir d'achat, tout en assurant aux entreprises qu'elles récupèrent les pertes provisionnées.

L'Europe se fige dans sa rigidité

Face au pragmatisme américain, l'Europe se fige dans sa rigidité. Comment sortira-t-elle des récessions de demain si le déficit ou la dette sont plafonnés par la loi ? En pratiquant des exceptions sélectives en fonction de la puissance de chaque pays – comme ce fut le cas pour l'Allemagne et la France quand à partir de 2001 (avant l'arrivée de la grande récession), elles dépassèrent cinq années de suite le critère de déficit public (3 % du PIB) fixé parle Pacte de stabilité et de croissance. Ou bien en faisant comme si de rien n'était lorsque des pays comme l'Italie dépassent allègrement et systématiquement les tolérances pour la dette publique (60 % du PIB).

La grande récession laisse des traces profondes, où l'on distingue une interprétation de plus en plus restreinte du modèle social européen. Une interprétation qui élude certaines questions – par exemple qui ont été les principaux responsables de cette crise, quelles idées l'ont favorisée, qui ont été les premiers bénéficiaires des déséquilibres que l'on essaie aujourd'hui de corriger. Sidérant.