La caméra thermique de la frontière est installée là”, indique József Szécsi, un berger et agriculteur de 62 ans qui a passé toute sa vie à Térvár, où nous venons d’arriver.

Appuyé sur le rateau avec lequel il est en train de ramasser le foin, ce marin de Pannonie, comme le musicien serbe Djordje Balašević appelle les paysans de la Voïvodine, lance un sifflement et son chien Rigó court regrouper ses 23 brebis.

A quelques mètres de la frontière avec la Serbie, Térvár est un village des Terres Basses hongroises d’une trentaine de maisons, dont certaines sont à moins de 100m de la frontière serbe, et peuplé d’une petite centaine d’habitants. C’est probablement l’endroit le plus tranquille où nous soyons passés lors de notre reportage ; un îlot de paix.

Depuis les portes des maisons, on voit la mer jaune-vert des champs, blanche en hiver, s’étend vers le nord, tacheté par les brebis de Rigó et József. Au sud, l’horizon sera quant à lui barré : “De ma fenêtre, le verrai le mur”, dit le berger, et ses moutons ne pourront plus paître dans les champs voisins. La barrière “ne changera pas nos vie ni ne résoudra rien, car eux [les migrants] passeront par un autre endroit, ils passeront par la rivière”, ajoute-t-il, en pointant avec son rateau en direction de la Tisza, un des deux cours d’eau qui traversent la Voïvodine.

Chiffres ronds

Le jour même où nous avons quitté Térvár, 781 migrants ont été arrêtés par la police hongroise, juste à côté de la rivière, à environ cinq kilomètres. Le long de la frontière où l’on termine la barrière-enclos de Viktor Orbán, chaque nuit environ mille nouveaux migrants passent de la Serbie à la Hongrie, et de là, vers l’Union européenne. Et la vague ne se faiblit pas. A ce rythme, en deux mois seulement, il sera passé davantage de migrants que pendant toute l’année 2014, où 50 000 personnes selon l’Organisation mondiale des migrations, ont franchi la frontière serbo-hongroise. “La police les arrête”, dit József, “mais ils ne veulent pas rester en Hongrie. Ils veulent aller à Londres, en Allemagne et en France. Nous sommes habitués à voir des réfugiés passer par ici. J’ai même vu une famille avec un bébé. Les pauvres, ils fuyaient une guerre dans leur pays, l’Afghanistan”.

Rencontre

A propos d’Afghanistan, quelques jours plus tard, à la gare de Szeged, nous ferons la rencontre d'une Afghane de 12 ans qui a fui Kaboul avec sa mère, quelques heures avant que le train de 04h36 ne parte pour Budapest.

Comment t’appelles-tu ?

Qui es-tu?” – répond-t-elle, ferme, mais méfiante, dans un anglais parfait – ”Tu es de la police ?

Non, je suis un journaliste.

Comment te croirais-je ?

Tu peux lui faire confiance”, confirme Márk Kékesi, un sociologue de 38 ans de Szeged, et un des rares volontaires qui va passer la nuit à la gare pour aider ceux qui attendent un train, qui attendent l’Europe. Mais malgré cela, elle refuse de nous dire son nom :

Qu’écris-tu sur ton calepin ?

Ton histoire et celle des personnes qui voyagent avec toi”, je lui réponds.

Dans tous les pays où nous sommes passées, tout le monde profite de notre situation. Pas que les passeurs. Tout le monde cherche à nous voler, ils trichent sur le change, ils nous demandent des sommes incroyables pour les courses en taxi…

C’est pour ça que je suis là”, interrompt Márk, “parce que je veux vous aider et parce que j’ai honte de mes compatriotes qui profitent de votre situation”.

Comment se fait-il que tu parles anglais si bien ?

J’ai été professeure d’anglais”, dit-elle fièrement.

Moi aussi, j’ai enseigné l’anglais. Nous sommes collègues !”, affirme Márk.

Et finalement, elle nous livre son plus beau sourire (mais ne nous dit toujours pas son nom).

Je passais les nuits à lire jusqu’à deux heures du matin. Après, j’enseignais l’anglais aux autres enfants [elle devait avoir entre 9 et 10 ans à l’époque]. Ma mère et moi sommes parties d’Afghanistan il y a presque deux ans. Nous avons travaillé en Turquie, elle et moi, pour mettre de côté l’argent pour le reste du voyage. Maintenant, nous sommes ici. Nous allons en Allemagne. Je veux devenir médecin. I have a dream…I just want a great future !*”

Et tu l’auras ! Tu es brillante, tu vas réussir !”, conclut Márk avec un immense sourire.

Retour au présent. “Si vous venez en Hongrie, vous ne pouvez pas voler les emplois des Hongrois ! Consultation nationale sur l’immigration et le terrorisme”. A l’entrée de Szeged, à une quinzaine de kilomètres de vélo de Térvár, nous sommes accueillis par un immense panneau qui fait la promotion du méga-sondage lancé par le gouvernement. Il est uniquement en hongrois et il est donc peu probable que les réfugiés en route pour la riche Europe du nord puisse comprendre le message qui leur est adressé. Il n’y a pas qu’en Grèce que se déroulent des consultations décisives pour l’histoire de l’Europe, en ce printemps-été 2015.

Entre mai et juin, tous les citoyens hongrois ont reçu chez eux une lettre du Premier ministre Viktor Orbán contenant une douzaine de questions. Ils pouvaient envoyer gratuitement leurs réponses par la poste ou par Internet. Parmi ces réponses, il y en a de moins orthodoxes, comme la campagne anti-anti-immigration de Vastagbőr (un blog dont le nom pourrait être traduit par “Coriace”), et par Magyar Kétfarkú Kutya Párt (le Parti hongrois du Chien à deux têtes). Ensemble, ils ont ramassé des dons des particuliers pour près de 100 000 euros, qu’ils ont utilisés pour fabriquer 80 affiches de la même taille que celles du gouvernement, mais qui critiquent ses slogans. En anglais, on peut y lire “Excusez-nous pour notre Premier ministre !”, “S’il vous plaît, excusez-nous si notre pays est vide : nous sommes tous allés en Angleterre”, en référence à l’émigration des Hongrois vers la même destination prisée par tant de réfugiés. Il y en a d’autres où l’on peut lire, en hongrois, “Nous détestons tout le monde” (ironique) ou un autre où l’on peut lire une phrase attribuée à Etienne Ier (le roi-saint souvent évoqué par Orbán) : “Un pays avec une seule langue et une seule culture est un pays faible et voué à l’échec.

Tout comme la campagne anti-anti-immigration ou d’autres initiatives isolées, “ces protestations sont pleines de bons sentiments, mais ce sont des geste désespérés, suscités par les passions : je ne crois pas qu’il y ait un quelconque espoir”, explique le directeur du centre culturel Grand Café, Zoltan Lengyel, que nous avons rencontré au cinéma Casablanca, dans le centre de Szeged. Ce professeur de littérature sent que la désobéissance civile de certains militants est le seul moyen qu’ils ont de respirer, chaque jour, au milieu de ce “désespoir du présent”.

Rita Szlavkovits est une journaliste freelance à la petite cinquantaine. Ses parents ont quitté la Hongrie pour l'Allemagne lors de l’invasion soviétique de 1956 et sont revenus en 1963. Elle-même a vécu aux Etats-Unis de 1987 à 1989 avant de rentrer à Budapest lors de l’”automne des peuples” qui suivit la chute du communisme.

Quelque jours avant notre rencontre, Rita avait revêtu les habits de la citoyenne : avec d’autres collègues et amis, elle a recouvert de peinture blanche les phrases écrites sur certains de ces panneaux géants sur le questionnaire national sur l’immigration et le terrorisme. C’est sa manière de répondre aux douze questions d’Orbán.

L’histoire se répète t-elle?”, demandons-nous à Rita. “J’ai peur. Les gens pensaient que certaines choses ne pouvaient pas se produire de nouveau en Europe, mais elles sont en train de se passer. J’ai perdu confiance en l’Europe, en voyant les réactions à cette crise, et j’ai peur. L’Europe a pris des décisions de logistique militaires, comme celle de bombarder les bateaux des passeurs libyens vides, ça veut dire qu’on ne tue pas les gens, mais on supprime les moyens qui pourraient les sauver”. Une bouffée de cigarette, puis elle continue : “J’ai également peur car ici en Hongrie, le gouvernement peut changer les loi à sa guise et cela génère une sensation d’insécurité. Par exemple, il a créé des groupes de ‘gardes champêtres’ pour les zones rurales qui ne sont pas des policiers, mais qui ont le permis de porter une arme à feu et sont autorisés à identifier les personnes. Si une loi permet de les former et de porter une arme, c’est clair que ça fait peur.

Et puis, il y a le mur créé par ce que l’on ne connaît pas :”En Hongrie, personne ne sait vraiment ce qui se passe au Moyen-Orient et dans les pays d’où proviennent ces personnes”. Pendant l’hiver dernier, la route des Balkans était parcourue en majorité par des migrants kosovars, même si le nombre de personnes provenant du Moyen-Orient était en augmentation. Au printemps et cet été, le phénomène a augmenté et, depuis, la plupart des migrants, plus des trois quarts, sont des réfugiés fuyant la guerre en Syrie, en Irak et en Afghanistan. “S’ils commençaient à bombarder ma ville, moi aussi, je prendrais mes fils et je partirais”, soupire Rita.

Le questionnaire d’Orbán

Voyons un peu quelles sont ces douze questions de la Consultation nationale sur l’immigration et le terrorisme* auxquelles Rita n’a pas répondu :

“*1. Quelle est l’importance de la propagation du terrorisme, sachant que cela touche votre vie aussi ?

  1. A votre avis, la Hongrie pourrait-elle devenir une cible du terrorisme dans les prochaines années ?

  2. Etes-vous d’accord avec le fait que de mauvaises politiques d’immigration contribuent à la propagation du terrorisme ?

  3. Saviez-vous que les immigrés pour raisons économiques traversent illégalement les frontières et que leur nombre a été multiplié par vingt récemment ?

  4. Etes-vous d’accord avec l’idée que les immigrés économiques mettent en péril les emplois et les moyens de subsistance des Hongrois ?

  5. Selon vous, les politiques d’immigration de Bruxelles ont-elles échoué ?

  6. Soutiendriez-vous le gouvernement dans son effort d’introduire des réglementations plus sévères en matière d’immigration, en désaccord avec Bruxelles ?

  7. Soutiendriez-vous un nouveau règlement qui permettrait au gouvernement de mettre les immigrés entrés illégalement dans le pays dans des camps d’internement ?

  8. Selon vous, les immigrés qui sont entrés illégalement dans le pays devraient-ils être renvoyés dans leur pays d’origine le plus rapidement possible ?

  9. Etes-vous d’accord avec r le fait que les migrants économiques qui sont en Hongrie devraient travailler pour couvrir le coût de leur séjour ?

  10. Etes-vous d’accord avec r le fait que le meilleur moyen de combattre l’immigration est de fournir une assistance économique aux pays d’origine des immigrés ?

  11. Etes-vous d’accord avec le gouvernement avec le fait qu’au lieu de donner des fonds pour l’immigration, il faudrait soutenir les familles hongroises et les enfants qui ne sont pas encore nés ?*”

Les réponses de Zoltan

Zoltan Lengyel n’a pas répondu lui non plus aux douze questions de son Premier ministre. Le directeur du Centre culturel Grand Café (et professeur de littérature) vient d’obtenir son doctorat en Littérature comparée avec une recherche sur le concept de foi chez Walter Benjamin, “qui a été lui aussi un réfugié, à son époque”.

Ce jeune intellectuel voit l’avenir de manière sombre, même s’il refuse fermement de se qualifier de pessimiste : “mais les choses sont ce qu’elles sont et, hélas, ils profitent de la situation. Ce gouvernement nous prive de tout élan vital, en faisant levier sur les instincts les plus bas des gens. En général, les gens n’ont pas de conscience historique ; ils ne pensent qu’à la façon vont pouvoir manger demain. C’est pour cela que cette propagande fonctionne”, assène Zoltan. Qui ajoute : “Nous buvons une bière à notre table et là, la table à côté, il y a un groupe de Roms. Je parie que dans moins d’un an, ce ne sera peut-être plus possible”.

Nous sommes au bar du cinéma Casablanca, où un groupe de personnes vient de rentrer pour voir Saul fia, une histoire qui se passe à Auschwitz, du réalisateur hongrois László Nemes, qui a remporté le Grand prix du jury à Cannes il y a quelques mois. Le personnage principal du film s’appelle Saul Ausländer, un nom qui veut dire, en allemand, “l’étranger”.

Zoltan Lengyel est également auteur-compositeur des Médeia Fiai (“Les fils de Médée”), un groupe de rock expérimental de Szeged. Infidel 88, leur dernier album, a été enregistré l’hiver dernier de l’autre côté de la frontière, à Subotica, en Serbie. En rentrant chez lui en voiture, après les enregistrements, Zoltan parcourait la route qu’empruntent de nombreux réfugiés à pied. “Ils marchaient, avec les enfants, sur le bord de l’autoroute, dans le noir et sans lumière. C’était une vision triste, d’apocalypse”.

Tout comme Walter Benjamin se dit fatigué par les bombardements, dans une des chansons écrites et chantées par Zoltan, ces réfugiés sont fatigués des explosions des guerres d’aujourd’hui. Et, tout comme Benjamin, ils prennent un chemin qui parfois n’est plus un chemin. De même que le philosophe réfugié, qui s’est suicidé en 1940, à la frontière méditerranéenne des Pyrénées, les réfugiés traversent l’Europe à pied. Car comme l’écrivait un autre réfugié qui serait devenu philosophe, George Steiner, “Europe has been, is walked”. Pour tous ceux qui marchent vers et à travers l’Europe, l’Europe marche, sans chemin, perdue par son propre GPS. Quelque part entre Kaboul et Port Bou, entre Damas et Szeged.

Traduction de l'italien et édition : Luca Pauti

Corrigé le 7 septembre 2015.