La polarisation de la vie politique allemande suite à la crise des réfugiés a pris une ampleur que de nombreux commentateurs – y compris moi-même – ne pouvaient imaginer il y a encore quelques mois. Des discussions sur l’éviction d’Angela Merkel à peine voilées se tiennent au sein du parti conservateur (CDU/CSU) et le parti de droite populiste Allianz für Deutschland a le vent en poupe.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est que la pression politique risque de se renforcer car, clairement, une solution européenne ne s’élabore pas (alors que de plus en plus de pays tentent de fermer leurs frontières d’une manière ou d’une autre) et les statistiques allemandes suggèrent que l’impact réel de la crise des réfugiés doit se faire attendre.

Le système EASY, qui comptabilise les nouvelles entrées, a enregistré 1,1 million de réfugiés arrivés en Allemagne en 2015. Pourtant, ceci ne s’est pas encore traduit par une augmentation du nombre des demandes d’asile. Un chiffre – moins de 500 000 – qui n’est pas éloigné de celui du début des années 1990, lorsque la guerre de Yougoslavie a engendré des déplacements de population importants (voir le tableau).

Quelle est la cause de ce décalage ? Des journaux comme le Daily Mail prétendent que 600 000 personnes ne sont pas comptabilisées et pourraient bien rôder en toute liberté à travers l’Europe (avec la possibilité qu’ils se dirigent bien évidemment tous vers le Royaume-Uni).

Les chiffres ne sont pas toujours fiables (certains réfugiés peuvent être comptés deux fois) mais, étant donné qu’une large majorité de réfugiés voulaient particulièrement se rendre en Allemagne, cet écart peut s’expliquer probablement par un retard immense dans le traitement des demandes d’asile, tout simplement : les administrations sont débordées et elles ne sont pas en mesure de traiter davantage de cas. Le ministre allemand de l’intérieur a promis de créer 4000 postes supplémentaires en 2016 pour répondre à cette demande croissante.

Il faut se demander si les réfugiés ont des chances d’intégrer le marché du travail et, si oui, au bout de combien de temps. Les travaux de recherche officiels, qui s’appuient sur les expériences passées, tablent sur un retour à l’emploi de moins de 10% des réfugiés sur une période d’un an. Au bout de cinq ans, cette proportion devrait s’élever à 50%. Les niveaux d’éducation des réfugiés représentant un défi, il est essentiel de leur proposer des formations rapides. Le fait qu’une large majorité des réfugiés sont jeunes (81% ont moins de 35 ans et 55% moins de 25 ans) représente un espoir d’améliorer leur niveau de qualification rapidement.

Les réfugiés ne sont pris en compte dans les statistiques du chômage qu’une fois que leur demande d’asile est traitée, ce qui représente un deuxième impact décalé crucial des demandes d’asile, après leur enregistrement. Ceci signifie que la hausse du taux de chômage (légère selon les prévisions des chercheurs de l’automne dernier) ne sera prise en compte dans les statistiques que fin 2016 et au cours de l’année suivante. Et comme l’affluence des réfugiés reste forte, les données officielles seront toujours en retard, car l’impact intégral de cette vague sera comptabilisé progressivement.

Si l’on ajoute à cela la volatilité croissante de l’économie mondiale, induisant des risques potentiellement significatifs pour l’économie allemande qui dépend des exportations et le calendrier électoral avec cinq scrutins législatifs au niveau des Lander (dont trois le 13 mai) en 2016, trois autres ainsi que des élections nationales en 2017, on comprend mieux pourquoi la pression politique risque d’augmenter.

Étant donné le contexte d’une opinion publique bien plus sceptique après les incidents récents – 60% de la population estime à présent que le pays ne maîtrise pas la situation – la plupart des indicateurs clefs laisse présager de nouveaux conflits politiques. Nous avons besoin de solutions politiques durables et rapidement, sinon l’érosion de l’Europe et de son processus d’intégration en particulier risque d’en arriver à un point de non-retour.

La traduction française de cet article est parue à l'origine sur AlterEcoPlus