Alors que David Cameron est Premier ministre depuis neuf mois, ses coupes budgétaires, à hauteur de 81 milliards de livres (96,7 milliards d'euros), commencent à faire mal. Cette expérience budgétaire agressive (une réduction des dépenses d'une ampleur jamais vue dans une grande économie mondiale) a été saluée par les rigoristes du monde entier, du Fonds monétaire international (FMI) à l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Au pub The Bell pourtant, sur les propres terres du Premier ministre, on reste poli mais la colère gronde. La raison ? La menace de fermeture qui pèse sur la bibliothèque publique de Charlbury, installée dans l'une de ces demeures en pierre jaune de Cotswold si typiques des villes et villages de la circonscription de Witney, celle de David Cameron.

Rosalind Scott, 69 ans, une ancienne assistante sociale portant lunettes et cardigan bordeaux, est une opposante au programme d'austérité de Cameron aussi farouche que ces étudiants qui, l'année dernière, semèrent la pagaille dans le centre de Londres pour protester contre la baisse du budget des universités. "Cette bibliothèque est vitale pour notre communauté, insiste-t-elle. Le problème, quand on fait disparaître une bibliothèque, c'est qu'on perd un lieu de rencontre." Samedi 5 février, la manifestation organisée par Rosalind Scott a rassemblé 200 personnes. Et les mouvements de ce type se multiplient au Royaume-Uni, en réaction à la mise en œuvre du plan A de David Cameron (il assure qu'il n'y a pas de plan B) pour réduire drastiquement le déficit britannique au cours des 4 prochaines années.

Un pays de "petites brigades"

L'opposition qui gronde dans la petite bourgade de Charlbury est de bien mauvais augure pour David Cameron, et pas seulement parce qu'elle inaugure sans doute une vague de protestation contre les coupes budgétaires qui devrait gagner toute la “Middle England” [les classes moyennes], traditionnellement acquise au parti conservateur. C'est qu'elle constitue une mise en cause directe de ce que le Premier ministre considère comme un contrepoids au désengagement de l'Etat, une contestation de sa grande idée tant vantée : la Big Society.

Le Premier ministre s'échine depuis plusieurs années à faire partager sa passion pour une Grande-Bretagne fondée sur ce qu'Edmund Burke [philosophe irlandais du XVIIIe siècle] appelait les "petites brigades". Dans cette optique, des groupes de volontaires, des animateurs de quartier façon Obama, des associations et des organisations caritatives issues de la société civile sont appelés à se substituer à un Etat en retrait pour assumer progressivement la gestion de services variés, des bibliothèques à l'office des forêts en passant par les toilettes publiques.

David Cameron est cependant bien conscient que l'idée n'enthousiasme pas l'opinion. S'il a tenté de placer sa Big Society au cœur de la campagne des législatives de l'année dernière, elle a été discrètement mise au placard lorsque les sondages ont montré qu'elle ne était loin de galvaniser les électeurs.

Même les alliés de Cameron sont sceptiques

Jusque dans les rangs conservateurs, certains parlementaires sont consternés par le concept. "La Big Society ne fait que créer un profond cynisme : l'opinion y voit un subterfuge pour justifier les coupes budgétaires, déplore l'un d'entre eux. Nous essayons bien de lui redonner un souffle, mais le patient ne réagit pas" Le scepticisme sévit même au cœur du gouvernement, où certains fonctionnaires ont surnommé la Big Society “BS”... pour bullshit [connerie]. Phillip Blond, un membre d'un groupe de réflexion qui a participé à l'élaboration du concept, reconnaît que le service du Trésor le considère avec une "indifférence amusée".

"Cette idée de Big Society est à mes yeux insultante", tranche Barbara Allison, une fonctionnaire des Finances à la retraite, qui précise qu'il existe à Charlbury 54 organisations locales qui travaillent déjà pour la population locale, par exemple en livrant des repas à domicile aux personnes dépendantes. "Nous consacrons déjà un temps considérable aux actions de bienfaisance et au bénévolat. Je participe à la gestion du musée de Charlbury. Je n'en fais pas assez, c'est ça ? Et David Cameron, il va faire du bénévolat ?"

Alors que les familles subissent une baisse de leurs revenus jamais vue depuis les années 1920, certains estiment que les Britanniques ont suffisamment de difficultés à boucler leurs fins de mois pour se soucier de passer leur temps libre à combler les lacunes créées par le désengagement de l'Etat.

La foi de Cameron dans sa Big Society sera mise à l'épreuve comme jamais dans les mois à venir, alors que les effets de son programme d'austérité commencent à se faire sentir. Fin 2010, la révolte des étudiants contre le triplement envisagé des frais de scolarité n'était qu'un début ; la deuxième vague déferlera bientôt, quand les autorités locales commenceront à fermer des services dont dépendent de nombreux Britanniques.

La municipalité de Liverpool [qui avait accepté d'être l'une des 4 zones pilotes de mise en place de la Big Society] a annoncé qu'elle suspendait sa participation au programme, assurant qu'elle ne pouvait assurer son fonctionnement tout en subissant une baisse de 100 millions de livres (119,4 millions d'euros) des subventions aux organisations locales. Présidents d'organisations caritatives, dirigeants associatifs et représentants des syndicats s'organisent pour dire ensemble au Premier ministre que les coupes dans les budgets des mairies risquent de tuer dans l'œuf sa Big Society.

Une société conforme aux instincts et à la mentalité britannique ?

Les autorités locales commencent à répercuter ces compressions budgétaires, et le mécontentement monte dans l'opinion. La semaine dernière, la mairie de Manchester a annoncé la fermeture de toutes les toilettes publiques sauf une, s'intégrant dans un mouvement général qui, selon la discrète British Toilet Association, s'est déjà traduit par la fermeture de 1 000 sanitaires publics dans le pays. La ville s'apprête aussi à fermer trois centres de loisirs, deux piscines et cinq bibliothèques. Les maisons de la jeunesse vont voir leur gestion transférée à des "partenaires extérieurs" – en d'autres termes, elles pourraient elles aussi fermer.

Alors que d'aucuns clament que la Big Society ne peut exister sans un soutien solide des instances publiques (la principale subvention aux autorités locales va diminuer de 27 % sur quatre ans), David Cameron joue cette semaine son va-tout dans l'espoir de relancer sa grande idée. Ce qu'il lui faut, ce sont des mots convaincants, pour prouver que son gouvernement a un visage humain et qu'il ne pense pas qu'à amputer les budgets. Lors d'une série d'interventions publiques, le Premier ministre répètera que la Big Society est conforme aux instincts et à la mentalité britannique, et que l'entraide et la philanthropie sont au cœur de la pensée traditionnelle des Tories. C'est loin d'être gagné.

Pour l'heure, Cameron est sur la défensive, notamment sur son projet de vente des forêts domaniales. La proposition d'accompagner la privatisation de cessions de certains domaines aux autorités locales n'a pas rassuré la coalition d'évêques, d'acteurs, de parlementaires et d'habitants opposés à cette grande braderie.