Le Premier ministre David Cameron a choqué en qualifiant l’Afghanistan et le Nigeria de pays faisant partie des plus corrompus du monde, à peine quelques jours avant le sommet anti-corruption qui s’est tenu Londres. Nombreux sont ceux qui ont considéré cette déclaration comme une nouvelle preuve de l’hypocrisie occidentale.

Etant donné que Londres est une terre d’accueil pour les personnes corrompues et que la famille de M. Cameron a elle-même profité de l’évasion fiscale, il est étrange que ça soit lui qui dénonce les mauvais élèves. Mais le politiquement correct est-il justifié quand on parle de corruption ? Membre de la Hertie School of Governance de Berlin, j’ai dirigé le plus grand programme de recherche sur la corruption de l’UE et rédigé le rapport sur l’intégrité publique et la confiance de la présidence néerlandaise de l’UE. J’analyse ici le pour et le contre.

Les Panama Papers démasquent les élites (égoïstes) honteusement gourmandes de privilèges et qui profitent de toute opportunité qui se présente. Mais, alors que les habitants des Etats qui luttent contre la corruption de manière plutôt efficace, comme le Royaume-Uni, doivent cacher leur argent sur des îles exotiques, ceux des pays où la corruption est systémique (soit plus de la moitié des Etats) n’ont même pas besoin de se déplacer. Dans ces pays, les comptes publics et les banques sont contrôlés par les élites dirigeantes qui exhibent leurs résidences de luxe, leurs voitures de sport et leurs richesses dépassant largement ce qu’elles ont déclaré avoir gagné tout au long de leur vie.

Ce genre de pays ont leurs propres Îles Vierges sur leurs territoires et leurs populations le savent. C’est ce critère qui est utilisé par le Global Corruption Barometer pour évaluer si un Etat et ses fonctionnaires sont corrompus. Les personnes interrogées dans les enquêtes dans les pays dans lesquels les contrôles sont plus stricts déclarent globalement que leurs dirigeants pensent simplement à leurs propres intérêts. Les deux groupes identifient avec justesse la corruption mais ces deux cas de figure sont différents. Le sommet s’était concentré sur la fermeture des paradis offshore mais il n’a pas touché aux paradis sur les territoires nationaux. Cette approche peut contribuer à améliorer la situation dans les pays les moins corrompus mais elle ne changera rien dans le reste du monde.

Le fait que l’argent des pays développés alimente la corruption dans les pays en développement représente une autre facette essentielle de l’approche politiquement correcte à l’égard de la corruption. Des preuves indiquent que les fonds d’aide et même certains fonds structurels et de cohésion de l’UE peuvent devenir une source de corruption dans des pays où la corruption est systémique. Un leader Afghan présent au sommet a remarqué avec justesse que les flux d’argent venus de l’Occident ne faisaient qu’empirer les choses dans son pays.

Néanmoins, ce ne sont pas les flux de fonds étrangers – complètement bénins dans les pays peu corrompus où ils ont été investis ou auxquels ils ont été alloués – qui sont arrivés en premier. Ils ont été précédés par la brutalité des gouvernements et le manque de contre-pouvoirs dans les pays bénéficiaires. Les dirigeants y ont mis en place des règles qui leur permettent de profiter financièrement de toutes les ressources publiques et privées, qu’il s’agisse d’impôts locaux ou d’investissement étrangers.

Le manque de contre-pouvoirs est la cause première de la corruption. Si l’on ne s’y attaque pas, cela ne sert à rien de faire pression sur les donateurs internationaux. Au mieux, cette pression peut faire fuir les investisseurs et encourager les donateurs à passer par des canaux non gouvernementaux, à travers le financement d’organisations caritatives internationales et locales ou les communautés. De même, le rapatriement des avoirs n’est pas efficace si les gouvernements suivants ont également recours à la corruption. C’est exactement ce qui se passe dans plus de quatre-vingts démocraties et quarante autocraties, dans lesquelles les ressources publiques sont ouvertement pillées par ceux qui arrivent au pouvoir.

Enfin, l’affirmation selon laquelle on peut parler d’individus corrompus mais pas de pays corrompus est-elle juste ? C’est ce qu’a suggéré le Premier ministre maltais dont le pays lutte de manière efficace contre la corruption. Et pourtant, c’est faux, comme le révèle constamment les réponses de ceux qui participent aux enquêtes, quel que soit leur pays d’origine. Bien que la corruption soit universelle et que l’être humain ait par sa nature du mal à résister à la tentation, l’histoire nous montre que les Etats ont progressivement rendu la corruption plus difficile. Dans une poignée de pays, les contraintes sont suffisantes pour protéger les ressources contre la corruption.

Une fois que les contraintes ont atteint ce niveau critique – par exemple, grâce à des citoyens engagés prêts à sanctionner les chasseurs de rentes, comme en Islande où le Premier ministre éclaboussé par le scandale panaméen a été contraint de démissionner immédiatement – les ressources exploitées dans la corruption, comme le pétrole, ne posent plus de problème.

On est bien loin du Nigeria "extrêmement corrompu", comme l’a qualifié le Premier ministre britannique. On peut donc parler de pays corrompus quand les règles du jeu banalisent l’exploitation de ressources publiques par le gouvernement et que ceci bénéficie à la plupart des dirigeants. Les pots-de-vin y constituent presque la seule porte d’entrée aux services publics et les carrières dépendent des relations et non du mérite. Les habitants le savent et relient tous ces symptômes. De nombreux gens talentueux quittent le pays, empêchant l’émergence d’une masse critique pour une réforme et renforçant le statu quo entre les populations assujetties et les élites prédatrices.

On peut dresser un classement qui identifie clairement les réformes nécessaires, en se basant sur une analyse des statistiques portant sur les ressources et les contraintes limitant la corruption. C’est ce qu’ont fait les chercheurs d’ANTICORRP en publiant l’Indice d’intégrité publique. La Norvège est en tête de classement, le Venezuela et le Tchad ferment la marche. Le Nigeria, qui essaye de réformer son système dans les domaines mentionnés ci-dessus, a des chances de passer de la catégorie "la corruption y est la règle" à "la corruption y est l’exception". Mais ces problèmes n’ont pas été mentionnés au cours du sommet. Le fossé entre l’état des connaissances sur la lutte contre la corruption à l’échelle mondiale et l’adaptation des solutions à des pays spécifiques est gigantesque. Espérons que lors de futurs sommets émergent des contributions bien intentionnées et, malgré tout, politiquement incorrectes.