Les larmes aux yeux, Mohammed raconte comment son frère cadet a été décapité par l’Etat islamique (EI) parce qu’il voulait quitter l’organisation quelques mois après l’avoir rejointe. Mohammed a 27 ans ; ancien étudiant à l’Université de Damas, il travaille à présent comme serveur dans un bar qui fait face à la gare Basmane d’Izmir, au bord de la mer Egée. Les habitants continuent à appeler le quartier “petite Syrie”, même si les réfugiés Syriens se sont faits très rares, qu’il s’agisse de la gare, du parc culturel ou des rues adjacentes. Les seuls signes laissés par les demandeurs d’asile qui ont débarqué par milliers à Izmir ces derniers mois, ce sont les gilets de sauvetage en vente dans les boutiques.

Ce calme relatif est la conséquence directe de l’accord UE-Turquie signé le 18 mars dernier par les dirigeants européens et Ankara afin de mettre un terme à l’afflux de migrants irréguliers de la Turquie vers l’Union et de mettre en place un système d’admission légal de la Turquie vers l’UE. L’objectif est de remplacer le flux cahotique, irrégulier et dangereux par une procédure organisée, sûre et légale vers l’Europe pour ceux qui auraient droit de bénéficier de la protection internationale, conformément au droit européen et international.

Sur la base de l’accord, les réfugiés qui ont déjà atteint les îles grecques sont renvoyés en Turquie, où leur demande d’asile est censée être examinée. L’accord a pris effet le 20 mars, et le 4 avril, les premiers réfugiés arrivés en Grèce après le 20 mars ont été rapatriés en Turquie.

Un mois plus tard, les quelques rares réfugiés qui arrivent encore à Izmir sont immédiatement dirigés vers un point de rassemblement où leur cas est examiné , explique un fonctionnaire de l’Association pour la solidarité avec les demandeurs d’asile et les migrants (ASAM), qui tient à garder l’anonymat. L’objectif principal de l’association consiste à fournir de l’aide et à satisfaire les besoins matériels essentiels des demandeurs d’asile, ainsi qu’à fournir une assistance juridique et sociale. Selon lui, les Syriens sont traités différemment des autres réfugiés. Ceux-ci sont emmenés vers un centre de relocalisation depuis lequel ils doivent attendre que leur cas soit réexaminé ou sont renvoyés dans leur pays d’origine.

Les Syriens, quant à eux, sont transférés vers une des 62 villes satellites où ils sont autorisés à s’installer. Ils doivent s’y enregistrer dans les deux semaines qui suivent leur arrivée et, après une enquête approfondie sur leur passé, qui peut prendre plusieurs mois, ils reçoivent une protection temporaire qui leur permet de rester en Turquie. “Nous voulons surtout nous assurer qu’ils n’ont pas de casier judiciaire et qu’ils ne sont pas mêlés à des organisations terroristes”, explique un fonctionnaire de la DGMM, l’agence gouvernementale responsable pour l’enregistrement des demandeurs d’asile et pour l’émission des protections temporaires.

Le bureau de la DGMM de la rue Sokak, près du bazar Kemeralti, à Izmir, voit aller et venir un flux régulier de demandeurs d’asile qui viennent s’enregistrer ou retirer leurs papiers lorsqu’ils sont prêts. Le jour de notre visite, une famille de cinq personnes, (qui ont préféré ne pas révéler leurs noms ni être prises en photo) nous montre ses papiers tout juste sortis de l’imprimante : des cartes plastifiées noir et blanc avec une photo floue.

Avec ce document, ils peuvent à présent vivre légalement dans l’une des 62 villes satellites disséminées sans toute la Turquie, où elles recevront une instruction et des soins médicaux gratuits, mais où ils vont devoir se débrouiller pour trouver un travail et un logement.

Mohammed, le garçon de café qui vit à Izmir depuis maintenant sept mois, a renoncé à aller vivre à l’étranger. Après l’assassinat de son frère, il s’est embarqué avec deux de ses frères pour le dangereux voyage vers l’Europe, via la Turquie. Après avoir tenté à plusieurs reprises de passer en Grèce, il a décidé de rester en Turquie. A présent que ses demandes auprès d’Universités au Canada et aux Etats-Unis ont été rejetées, il s’est résigné à attendre la fin du conflit en Syrie depuis la Turquie : “J’ai – nous tous avons – l’espoir que cela va se terminer et que nous pourrons revenir”, dit-il, avant de partir servir d’autres clients.

De plus en plus de migrants choisissent de rester ici. A Çeşme, 100 km à l’ouest d’Izmir, sur les rives de la mer Egée, à six milles de l’île grecque de Chios, on ne voit pas un migrant à la ronde. Pourtant, c’était jadis un lieu de départ privilégié pour ceux qui tentaient de rejoindre la Grèce en bateau. Traumatisés par des mois passés dans des sauvetages périlleux en mer et à récupérer les corps des migrants qui ne sont pas parvenus à atteindre les côtes, les garde-côtes disent que cela fait des semaines qu’ils n’ont pas été sollicités.

La nuit de Lailat al-Mi’raj (la nuit musulmane de l’Ascension), nous rencontrons des réfugiés syriens. Ils se baladent dans Çeşme avec des amis kurdes et partagent des douceurs avec eux comme le veut la tradition la nuit de Lailat. Comme Mohammed, ils ont décidé de rester en Turquie. Ils travaillent dans une fabrique de briques et disent qu’il est plus facile pour eux de s’établir ici : “Contrairement à l’Europe, nous sommes libres de pratiquer notre religion ici, nos femmes peuvent porter le hidjab et nous nous entendons bien avec les kurdes”, disent-ils.

Certains Turcs se plaignent du fait que les Syriens, qui acceptent de travailler pour un tiers du salaire habituel, leur rendent la vie plus difficile. Il y a même eu des protestations à Dikili lorsque la construction d’un camp pour les réfugiés a été évoquée. D’une manière générale, néanmoins, les Turcs ont fait preuve de compréhension et de solidarité envers les réfugiés. A Manisa, une des 62 villes satellites où les Syriens peuvent s’établir, les habitants affirment que la présence des réfugiés syriens ne les dérange pas et qu’ils sont plutôt bien intégrés.

De retour à Izmir, nous rencontrons Burhanettin Kansizoglu, le chef de l’IMHAD, une organisation musulmane qui réalise des activités culturelles et scolaires. Selon Kansizoglu, l’IMHAD a contribué à créer cinq centres scolaires temporaires pour les réfugiés syriens, y compris une école qui dispense des cours réguliers à Konak, les transports et de la nourriture pour 1 800 écoliers. Il estime à un nombre à peu près équivalent les enfants syriens qui ne sont pas scolarisés en raison du manque de fonds et de place. L’IMHAD recrute les enseignants au sein de la communauté syrienne et les écoliers suivent le programme officiel syrien. Mis à part les enseignants, qui touchent un salaire de 1 000 livres turques par mois (300 euros environ), le personnel de l’IMHAD est entièrement constitué de bénévoles.

Parmi eux, il y a Beyza Karatas. Elle a 16 ans et elle raconte qu’elle et ses camarades de classe organisent des événements pour récolter des fonds et des activités ludiques pour les enfants réfugiés syriens. Beyza fréquente un lycée musulman expérimental pour filles à Izmir, où l’on enseigne l’arabe et l’anglais, en plus du programme de base turc. Les activités périscolaires comprennent du kickboxing, du Tae Kwon Do et du tir à l’arc. Elle et ses amis sont ambitieux et disent vouloir devenir avocats, médecins et pilotes de ligne. Mais leur but ultime, racontent-ils, “c’est de sauver le monde”.

Ce reportage est publié en partenariat avec The New Continent, un projet journalistique sur le long terme lancé par le photographe français Phil Le Gal, et une plateforme collaborative, avec l’objectif de documenter les histoires des personnes qui vivent à cheval entre les frontières de l’espace Schengen.