Avec le référendum sur le Brexit, le Royaume-Uni, deuxième plus importante économie d’Europe et puissance militaire de premier plan, s’est engagée sur la voie d’une sortie de l’Union européenne. Les politiques et les leaders d’opinion européens se demandent à présent comment on a pu en arriver là. Qu’est-ce que cela signifie pour l’Europe ? Et comment l’UE peut-elle retrouver sa popularité et sa prospérité, et donc la nécessaire résilience ?

Première leçon : L’UE a été le bouc émissaire de la politique d’immigration britannique

Il ne faut pas exagérer l’état de crise de l’Union. Comme le montre la dernière édition des Sustainable Governance Indicators (Indicateurs de gouvernance durable, SGI) de la Fondation Bertelsmann, les pays de l’UE sont toujours en tête des sociétés sont les plus avancées. Sept pays de l’UE figurent parmi les dix premiers au monde tant pour ce qui est de la qualité des politiques économiques que celle de la démocratie.

Naturellement, tous ne sont pas logés à la même enseigne, mais la moyenne européenne pour ce qui est des principaux indicateurs socio-économiques et de gouvernance n’a rien à envier à ceux d’autres pays développés, comme les Etats-Unis et le Japon. Même après le Brexit, le succès de l’Europe du nord et du “Cœur d’Europe” mené par l’Allemagne, continuera de représenter un pôle d’attraction pour les pays de la région qui souhaitent atteindre des niveaux équivalents de prospérité et de bonne gouvernance.

Le Royaume-Uni est un des pays les plus performants en Europe. Il n’est pas membre de la zone euro et son économie s’est bien ressaisie après la crise. Ce n’est donc pas le manque de croissance qui est à l’origine du sentiment anti-UE. Le vote pour le Brexit a largement été interprété comme un vote sur l’identité nationale en Angleterre et dans le Pays de Galles , dans un contexte d’inégalité économique croissante, de fragmentation sociale et de défiance généralisée vis-à-vis de la classe dirigeante au Parlement de Westminster. Le Parti pour l’indépendance du Royaume-uni (UKIP) s’est ouvertement adressé aux pulsions identitaires avec sa tristement célèbre affiche “Breaking Point” – Point de rupture, qui accusait l’UE d’être responsable d’une immigration jugée excessive.

Il est vrai que tant que le Royaume-Uni fera partie de l’UE, les citoyens européens sans exception auront le droit de s’établir dans ce pays, et qu’un grand nombre a profité de cette possibilité. Mais le fait est que le Royaume-Uni ne fait pas partie de l’espace Schengen de libre circulation et que l’immigration de ressortissants hors-UE n’est dans la grande majorité des cas pas déterminée par l’UE. En fait, alors que les deux-tiers des migrants entrés au Royaume-Uni ces dernières années ne provenaient pas de l’UE, cette immigration est essentiellement une question de politique nationale britannique plutôt qu’européenne. De plus, et cela plaide plutôt en faveur de l’avenir de l’UE, les Britanniques et les Européens sont en général bien mieux disposés envers l’immigration de leurs concitoyens de l’UE par rapport aux ressortissants hors-UE. Ces derniers, en raison de leurs différences religieuses et culturelles, ont par le passé eu davantage de difficultés à s’intégrer avec succès dans les sociétés européennes.

Un récent sondage Eurobaromètre révèle que “Près de six Européens sur dix (58 %) ont une opinion positive de l’immigration de personnes venant d’autres États membres de l’UE. Par contre, la même proportion d’entre eux ont un sentiment négatif par rapport à l’immigration en provenance de l’extérieur de l’UE.

Ces deux faits – l’essentiel de l’immigration vers le Royaume-Uni ne provient pas de l’UE et les Britanniques ont une meilleure image de l’immigration provenant de l’UE que de celle non-UE – suggèrent une conclusion étonnante : l’UE a été une victime collatérale, voire le bouc émissaire, des frustrations des Britanniques par rapport à la politique de leur gouvernement vis-à-vis de l’immigration d’origine non-UE.

Deuxième leçon : le Brexit est un signe de la baisse de l’attractivité de l’UE

Une autre réalité, c’est que si l’élite britannique a été prête à remettre en jeu l’appartenance à l’UE avec un référendum, c’est parce qu’elle ne considérait pas l’UE comme un partenaire attrayant au point que de tout faire pour y rester. En fait, la part du PIB mondial généré par l’UE est en baisse depuis des décennies.

Entre 1999 et 2014, la part des exportations britanniques vers l’UE a baissé, passant de 54,8 % à 44,6 %. En clair, l’élite britannique a estimé que le Royaume-Uni pouvait continuer à avancer en cultivant les relations avec un univers extra-européen en croissance.

Il y a là de quoi faire réfléchir les Européens : sans un changement radical de politiques et de perspectives sociales, leur importance relative continuera de décliner, alors que les Européens deviendront de plus en plus marginaux dans le monde des affaires et incapables de prendre en main leur propre destin.

Au minimum, l’UE devra restaurer son attractivité économique en trouvant une solution de long terme à la crise de la zone euro. Il faut reconnaître ici que l’instabilité au quotidien n’est plus à l’ordre du jour et que des progrès importants ont été faits. Chypre, la Slovénie, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et l’Italie ont toutes vu des améliorations pour ce qui est de leurs politiques économiques, comme le montre le SGI, reflétant les réformes en interne et sur le plan économique et une amélioration de la gouvernance dans son ensemble.

Pour le moment, toutefois, tout cela risque d’être trop peu et trop tard. La reprise a été faible et fragile, et pourrait se révéler de courte durée. Le temps est essentiel, car l’Europe n’est pas confrontée à une décennie perdue depuis 2008, mais peut-être à plusieurs dizaines d’années de perdues, au fur et à mesure que la force de travail se réduit, au fil des baby boomers sans enfants qui partent à la retraite.

De plus, alors que la nouvelle gouvernance de la zone euro – grâce en particulier au renforcement des règles contre les déficits excessifs et des pouvoirs de la Banque centrale européenne (BCE) – a nettement amélioré la situation économique, elle a creusé davantage le déficit démocratique au sein du bloc. Les élus au niveau national ont moins leur mot à dire sur le budget de leur pays et les experts se sont longtemps plaints de l’absence de contrôle démocratique sur la BCE.

Une sorte de grand compromis au sein de la zone euro – en particulier entre les pays du nord et ceux du sud – s’avère indispensable si l’on veut que l’union monétaire soit en mesure d’affronter ces défis. L’économiste Thomas Piketty a proposé la création d’un Parlement de la zone euro, qui pourrait décider de manière démocratique sur des questions de politique économique, comme la réforme du marché du travail et le niveau du déficit. Combiné avec un Trésor de la zone euro et des garanties contre un déficit budgétaire procyclique, cela assurerait un refinancement à moindre coût des gouvernements et une réduction constante de la dette. C’est bien sûr plus facile à dire qu’à faire, notamment en raison des changements qu’il faudrait très probablement apporter aux Traités.

Troisième leçon : le Brexit est une chance pour l’Europe de la défense

Le départ du Royaume-Uni transformera de manière significative la nature de l’Union. Les conséquences économiques seront importantes. Mais il y aura également des avantages.

Traditionnellement, Londres a toujours chercher à réduire l’Europe à une vaste zone de libre-échange. Pour cela, les gouvernements britanniques successifs ont tenté de limiter l’intégration politique et d’étendre au maximum l’adhésion à de nouveaux pays. Sans le Royaume-Uni, il devrait être plus facile de progresser dans plusieurs secteurs, en particulier celui de la défense. Les dirigeants européens ont rapidement fait des propositions courageuses dans ce domaine. L’Italie a récemment proposé la création d’une “force multinationale européenne” intégrée dans un “Schengen de la défense” axé sur la lutte contre le terrorisme et la stabilisation des zones de crise. En Europe centrale également, les dirigeants appellent à la création d’une armée européenne, même s’ils mettent l’accent sur d’autres aspects, qui reflètent des préoccupations régionales.

Depuis l’échec de la Communauté européenne de défense, en 1954, les initiatives européennes en matière militaire ont été aussi nombreuses qu’inconsistantes. C’est une question de souveraineté : personne ne propose la création d’un commandant en chef européen, semblable au président des Etats-Unis, qui puisse décider de l’usage de la force. En conséquence, tout déploiement dépend de l’assentiment des parties concernées et des décisions des Etats membres de déléguer les forces nationales, ce qui nous ramène à la case départ.

Malgré cela, une armée européenne pourrait être créée pour des missions particulièrement consensuelles. Aujourd’hui, les Européens estiment que l’immigration et le terrorisme sont les questions les plus importantes que l’Union doit affronter.

Les garde-côtes et les services de l’immigration italiens et grecs sont débordés. Ils ont besoin de l’assistance européenne. Voilà quelque chose qui, peut-être, pourrait faire consensus et réconcilier les Européens du nord et du sud, de l’est et de l’ouest. La vue du drapeau européen flottant sur des vaisseaux militaires et des garde-côtes sur lesquels se trouveraient des soldats et des marins provenant de plusieurs pays et travaillant ensemble pour protéger les Européens contribuerait grandement à réconcilier les citoyens avec leur Union.

Les défis qui attendent l’Europe sont bien sûr trop importants pour être relevés uniquement avec ces mesures. Les Européens doivent se demander s’ils sont prêts à prendre les décisions nécessaires pour stopper le déclin et rendre leurs sociétés plus prospères. Les dirigeants de l’UE, pour leur part, devront réfléchir à la manière de réconcilier l’Union avec ses citoyens.