La démission surprise d'Ivo Sanader, le Premier ministre croate [le 1er juillet, remplacé par Jadranka Kosor], est en partie liée à l'échec des efforts entrepris par Zagreb pour intégrer l'Union Européenne. Elle est particulièrement révélatrice des difficultés auxquelles sont confrontés les gouvernements de la région, qui voient s'amenuiser leurs espoirs d'entrer dans l'UE. La fin du rêve d'une intégration européenne commence à avoir des conséquences profondes sur la politique intérieure de tout l'ouest des Balkans. Les "relations de bon voisinage” connaissent par ailleurs d'autres pierres d'achoppement. La déclaration unilatérale d'indépendance du Kosovo et le litige qui se poursuit entre la Grèce et l'Ancienne République Yougoslave de Macédoine (son nom provisoire officiel, FYROM selon son acronyme en anglais) à propos du nom de cette dernière, suscitent ainsi de nombreuses tensions.

La Croatie, entrée dans l'OTAN en avril dernier, avait des chances de devenir le vingt-huitième membre de l'UE. Une querelle frontalière vieille de 18 ans avec la Slovénie – cette dernière souhaite disposer d'un corridor dans la baie de Piran qui lui donnerait accès aux eaux internationales — a cependant conduit Bruxelles à rompre les négociations en annulant le prochain cycle de discussions portant sur l’adhésion. La Suède, qui vient de succéder à la République tchèque à la présidence de l'UE, a réitéré son soutien au principe selon lequel “le différend frontalier reste une question bilatérale que seules la Slovénie et la Croatie sont en mesure de résoudre”. Carl Bildt, le ministre suédois des Affaires étrangères, a appelé à “une période de réflexion dans les deux pays”.

Litige territorial

Les discussions autour de l'intégration croate sont donc reportées sine die et aucun nouveau chapitre de l'acquis communautaire ne semble sur le point d'être officiellement ouvert ou fermé. Dans son discours de démission rédigé à la hâte, Sanader y a d'ailleurs fait allusion. Il a ainsi affirmé que “l'UE […] et le projet de construction européenne n'ont aucune chance si le chantage devient une pratique courante au sein de l'UE”. Comme le rappellent les conclusions de la présidence tchèque, certains regrettent profondément que “les négociations n'aient pas progressé” et que le “manque de progrès officiel dans les négociations avec la Croatie […] ne soient pas le reflet des véritables progrès réalisés sur le terrain par la Croatie”. Sanader a beau marteler que “[sa] tâche est accomplie, [sa] vie politique prend fin aujourd'hui”, c'est bien l'incapacité à résoudre le litige territorial avec la Slovénie qui, au bout du compte, a torpillé la concrétisation de ses ambitions politiques, à savoir l'entrée dans l'Union.

La démission de Sanader a été précédée, la veille, par celle d'Ivica Bocevski, vice-premier ministre macédonien, chargé du dossier de l’adhésion de son pays à l'UE. D'une façon qui n'est pas sans rappeler Sanader, Bocevski a assuré que “[sa] contribution au gouvernement actuel est absolument terminée”. Bien qu'ayant obtenu le statut de candidat à l'UE en 2005, les propres ambitions euro-atlantiques de la Macédoine ont notamment pâti du différend qui oppose toujours Skopje à Athènes

Des conséquences politiques régionales

La Grèce a bloqué la tentative de la Macédoine d'entrer dans l'OTAN. Rien ne semble annoncer une résolution prochaine de ce conflit. Les progrès réalisés dans le domaine des réformes essentielles préconisées par l'UE étant insuffisants, Bruxelles a mal noté Skopje. Les négociations d’adhésion restent donc une perspective éloignée.

L'éventualité d'une adhésion a eu un impact considérable sur la politique de toute la région et a permis aux responsables politiques ainsi qu'à leurs partis de rassembler le soutien électoral et le capital politique nécessaires pour faire passer des réformes souvent controversées. En échange, il leur fallait démontrer qu'ils étaient bien engagés sur la voie menant à l'Europe.

Cet espoir déçu, victime des incertitudes nées de la crise financière internationale, des reports de la ratification du Traité de Lisbonne et du scepticisme croissant quant à l'élargissement, pourrait causer des difficultés encore plus grandes aux formations politiques qui ont joué la carte de l'intégration. D'autres querelles promettent d'être encore plus insolubles que les frictions entre la Slovénie et la Croatie, qu'il s'agisse des questions de noms (entre la FYROM et la Grèce), de statut (en ce qui concerne le Kosovo) ou de réformes constitutionnelles (comme en Bosnie-Herzégovine). Les circonstances du départ de Sanader sont donc vouées à se répéter dans la politique régionale, ce qui retardera d'autant le rêve des Balkans d'être acceptés par l'UE. Et de l'intégrer.