Au XVe siècle, le pape Pie II, grand inspirateur du discours moderne sur l’Europe, envoya une célèbre missive au sultan Mehmet II, conquérant de Constantinople, dans laquelle il chantait les maintes qualités du Vieux Continent : “L’Espagne si prompte, la France si guerrière, l’Allemagne si populeuse, la Grande-Bretagne si forte, la Pologne si audacieuse, la Hongrie si industrieuse et l’Italie si riche, si exubérante et si expérimentée dans l’art de la guerre.”

Aujourd’hui comme alors, l’Europe ne se conçoit pas sans ses nations. Ne voir dans l’Europe que l’Union européenne et les institutions de Bruxelles, c’est comme découvrir une belle demeure ancienne en ne lisant que les notices techniques concernant son circuit électrique et son chauffage central. Certes, l’Europe est bien plus que la somme des nations qui la composent – mais sans ces nations, elle n’est rien.

Examinons la nation de Pie II lui-même, l’Italie, qui fête jeudi 17 mars le 150e anniversaire de sa supposée unification en Etat-nation moderne. L’Italie est l’archétype de la nation européenne. Nulle part ailleurs l’histoire européenne n’est visible en strates aussi nombreuses et aussi concentrées. Il n’y a qu’à Rome qu’on peut déjeuner à deux pas de l’endroit où Jules César fut assassiné, avant d’aller écouter le successeur de saint Pierre prononcer son message vieux de deux millénaires urbi et orbi.

L’essentiel de ce qui a façonné l’identité européenne traditionnelle, née au début de l’époque moderne (en particulier l’héritage de l’Antiquité grecque et du christianisme), est parvenu jusqu’à nous par la Rome antique. C’est cela l’Europe, de Jules César à Silvio Berlusconi.

Ainsi l’Italie d’aujourd’hui nous en dit beaucoup sur l’Europe d’aujourd’hui. La preuve par huit.

  1. L’Italie comme l’Europe – l’Europe comme l’Italie – ne sait pas bien quelle histoire elle veut raconter d’elle. Tout récemment, j’ai assisté à une manifestation organisée pour les 150 ans de “l’unité italienne” à l’ambassade d’Italie à Londres, célébration consacrée presque exclusivement à deux thématiques très proches : les femmes et l’amour. Ce fut une soirée délicieuse, au cours de laquelle [l’actrice d’origine italienne] Greta Scacchi lut des vers lumineux extraits de la Divine Comédie, de Dante, et un ténor interpréta des chansons d’amour napolitaines. N’est-ce pas tout de même une drôle de façon pour un pays européen moderne de se présenter à ses amis ? Quant à l’Union européenne, elle n’a même pas de chansons à nous donner.

  2. Plus que d’un récit, c’est d’un mode de vie que se targue l’Europe. L’Italie est le plus glorieux parangon de ce mode de vie : gastronomie, vins, mode, soleil, horaires de travail laissant une place à la vie sociale et à de longues vacances, dolce vita, etc. A ceci près qu’un nombre de plus en plus réduit d’Italiens et d’Européens jouissent effectivement de ce mode de vie, qui reste utopique à moins d’une réforme radicale du système économique et de l’Etat providence, ainsi que d’une bonne intégration des hommes et des femmes immigrés, souvent musulmans (Pie II doit se retourner dans sa tombe).

  3. La plupart des Européens, et de nombreux individus ailleurs dans le monde, en savent probablement plus sur Berlusconi que sur n’importe quelle autre personnalité politique européenne. Il est en quelque sorte une figure politique paneuropéenne. Malheureusement, ce que tout le monde sait de lui est pour l’essentiel extravagant, graveleux ou déplaisant – pour parler sobrement. Ainsi, au lieu d’une pièce sérieuse sur la politique européenne comme rouage d’une sphère publique au fonctionnement sain, nous voilà avec une opérette de mauvais goût.

  4. Le berlusconisme n’est certes pas un fascisme, mais il est aussi à mille lieues de l’idéal de la social-démocratie efficace que les Européens présentent systématiquement comme caractéristique de l’Europe. Et l’Italie n’est pas unique en son genre. La Hongrie de Viktor Orbán la talonne de très près. Si l’on rassemblait dans un pays imaginaire les turpitudes des vingt-sept Etats-membres de l’Union, ça ferait une contrée plutôt nauséabonde.

  5. Il y a un moment, et un seul, où les pays d’Europe doivent afficher le plus parfait visage progressiste, démocratique et respectueux des lois : c’est l’année ou les deux ans qui précèdent leur adhésion à l’UE. Mais, une fois entrés au club, tous les coups sont permis. Si l’Italie de Berlusconi présentait sa demande d’adhésion aujourd’hui, elle risquerait fort de se faire recaler.

  6. Il ne faut jamais confondre un gouvernement en place et le pays qu’il prétend diriger. De larges pans de la vie nationale (y compris ceux, nombreux, où l’on retrouve les partisans de Berlusconi) sont modernes, efficaces, raffinés, admirables. Ce pays qui nous a donné l’empereur Silvio nous a aussi donné le candidat le plus crédible, et de loin, au poste de gouverneur de la Banque centrale : Mario Draghi, l’actuel gouverneur de la Banque d’Italie.

  7. Nous ne devons pas confondre nation historique, jouissant d’une grande longévité, et Etat-nation stable et uni. Dans The Pursuit of Italy, publié à l’occasion de ce 150e anniversaire, David Gilmour estime que l’Italie a passé ces cent cinquante ans à ne pas devenir, précisément, un Etat-nation efficace et uni. Les partisans de la Ligue du Nord [parti régionaliste et xénopobe] d’Umberto Bossi, rappelle-t-il, aiment d’ailleurs à dire que “Garibaldi n’a pas uni l’Italie, il a divisé l’Afrique”. Si l’affaiblissement de Berlusconi doit s’accompagner aujourd’hui d’une montée en puissance d’Umberto Bossi, cela n’augure rien de bon pour une Italie plus intégrée. C’est précisément l’intégration de l’Union européenne qui permet que certains se laissent aller à la désintégration nationale. Rappelons simplement le cas de la Belgique, qui est sans gouvernement depuis neuf mois.

  8. Puisqu’on parle de l’Afrique, on pourrait espérer que l’Italie, grande puissance méditerranéenne européenne, avec la France et l’Espagne, montre la voie vers l’élaboration d’une réponse européenne audacieuse et inventive au printemps arabe. Au lieu de quoi nous voyons défiler les photos de Berlusconi donnant l’accolade à Kadhafi, la compagnie pétrolière publique ENI [société nationale italienne des hydrocarbures] continue manifestement à verser au dictateur libyen une partie de ses revenus pétroliers et gaziers, et l’arrivée de réfugiés tunisiens sur l’île de Lampedusa suscite une vague de panique. Là encore, l’Italie apparaît incontestablement comme la version extrême de la confusion européenne. La version extrême de tout ce que nous ne pouvons plus nous permettre.

Alors, joyeux 150e anniversaire, Italie (dés)unie. Nous t’aimons. Nous compatissons aussi, surtout connaissant tes dirigeants actuels. Et nous avons besoin de te retrouver au plus vite à l’avant-garde de ce magnifique projet d’hier, d’aujourd’hui et de demain que nous appelons l’Europe. Car, après tout, c’est toi qui l’as inventé.

Cet article est paru également dans Courrier international n°1063.