Dans son livre L’Audace d’espérer [Presses de la cité, 2008], Barack Obama se décrit comme un test de Rorschach, cette expérience de psychologie bien connue où l’on présente une série de taches d’encre à des sujets qui doivent dire ce qu’ils y voient. Il n’y a pas de bonne réponse. Mais chaque réponse, à sa façon particulière, est censée dévoiler les obsessions et les angoisses du patient. "Je suis l’écran sur lequel des gens de tendances politiques tout à fait différentes projettent leurs propres idées, dit-il. A ce titre, je ne peux qu’en décevoir certains, sinon tous."

Mais une des choses les plus curieuses, à propos de ceux qui soutiennent Obama, n’est pas qu’ils soient déçus – compte tenu des formidables espoirs qu’ils avaient placés en lui, c’était inévitable –, mais qu’ils lui vouent encore une dévotion fervente en dépit de ces désillusions. C’est comme si chaque déception était vécue individuellement, puis discrètement oubliée.

Le chômage et la misère plus élevés que du temps de Bush

Cela a longtemps été le cas des électeurs noirs aux Etats-Unis, qui continuent malgré tout à être plus optimistes que jamais pour l’Amérique, alors que leur sort ne s’y est guère amélioré. Le chômage, la misère et le nombre des saisies ont dépassé, et de loin, les chiffres du temps de George Bush, et l’écart entre Noirs et Blancs ne cesse de se creuser en termes de perspectives d’avenir. Et pourtant les Africains-Américains restent la base la plus fidèle d’Obama. Victimes d’un taux de chômage de 16 %, ils continuent de l’approuver à 80 % dans les sondages.

On retrouve la même contradiction dans l’attitude des Européens vis-à-vis du président des Etats-Unis. Elle n’a pratiquement pas changé depuis sa candidature à la présidentielle. Un sondage réalisé par le Pew Research Center en juillet 2008, avant l’élection, avait montré qu’Obama était plus populaire en Europe que n’importe où ailleurs, y compris en Amérique du Nord.

Guantanamo toujours ouverte

En Allemagne, en France, en Espagne et en Grande-Bretagne, ils étaient plus de 70 % à dire qu’ils lui faisaient confiance "pour faire ce qu’il faut dans le domaine des affaires internationales" et plus de la moitié pensaient qu’un nouveau président bouleverserait favorablement la politique étrangère américaine. Si, dans une enquête menée en 2008 par le Fonds Marshall allemand, 19 % seulement des Européens interrogés soutenaient la gestion par Bush de la situation internationale, un an plus tard ils étaient 77 % à approuver la politique étrangère d’Obama.

En septembre 2009, Craig Kennedy, le président du Fonds, affirmait : "Je me doute que, quand de véritables décisions politiques auront été prises, nous constaterons une évaporation de cette ‘euphorie Obama’, les Européens commençant à le voir davantage comme un Américain et moins comme l’un d’entre eux." Or, cela n’a pas été le cas.

Trois ans plus tard, il part de chez lui – où, même après l’assassinat d’Oussama Ben Laden, sa cote de popularité se situe aux alentours des 50 % – et se pose sur un continent où plus de 70 % des habitants estiment qu’il fait du bon boulot.

Ce qu’il y a d’étrange, c’est que beaucoup de ce que les Européens détestaient du temps de Bush est toujours en place à la veille de la candidature d’Obama à sa réélection. Guantanamo n’a pas fermé ses portes, les transferts clandestins de terroristes présumés se poursuivent, il y a plus de troupes déployées en Afghanistan, et il y en a encore en Irak.

De plus, l’Europe est en partie responsable de l’enlisement dans certains secteurs de la politique étrangère. Le problème de Guantanamo tient entre autres au fait que les gouvernements européens ont refusé de prendre nombre des détenus en charge. Certains ont salué l’intensification des opérations américaines en Afghanistan, tout en se disposant à retirer unilatéralement leurs propres forces.

De "Yes we can" à "Ça pourrait être pire"

Le principal argument invoqué à décharge par Obama, tant à l’étranger qu’aux Etats-Unis, c’est que la situation était catastrophique quand il est arrivé, et qu’elle ne ferait que s’aggraver s’il s’en allait. C’est vrai. Mais on est bien loin de la rhétorique flamboyante qui avait accompagné son ascension au pouvoir. C’en est fini du "Yes we can". Aujourd’hui, c’est plutôt : "Ça pourrait être pire."

Les élites politiques européennes sont frustrées depuis longtemps. "J’exagère peut-être, mais je pense que [cette tournée européenne] devrait être l’occasion de remettre à plat les relations avec l’Europe", déclare au Washington Post Heather Conley, directrice du Programme Europe au Center for Strategic and International Studies. "Les leaders européens ont du mal à se positionner par rapport à Obama. Il a suscité beaucoup d’attentes, mais maintenant ils se demandent : 'En quoi est-il différent ?'"

Cette attitude tarde encore à gagner le discours ambiant. Alors pourquoi les Européens l’aiment-ils tant alors que son bilan est si maigre ? Pour une bonne part, ils aiment chez lui les qualités qu’ils lui ont toujours prêté. Il n’est pas George Bush, même si l’on peut se demander combien de temps cette définition négative tiendra la route. Il est apparu à un moment où les dirigeants européens faisaient grise mine.

Les Européens aiment Obama plus que les Américains eux-mêmes. Mais surtout ils l’aiment plus que leurs propres gouvernants. Moins d’un tiers des Italiens et des Français, respectivement, approuvent Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy, seulement un Allemand sur deux trouve Angela Merkel crédible. La cote de David Cameron n’est pas tellement meilleure.

L'obamaphilie européenne : reflet des faiblesses de l'Europe

Brillant, charismatique, télégénique, Obama n’a aucun scandale sexuel à se reprocher, si bien que par comparaison il représente la possibilité d’une démocratie conduite par des citoyens intelligents et soucieux de l’intérêt général, par opposition aux opportunistes, aux égocentriques et aux dépravés. Tout se passe comme si sa capacité démontrée à poser les vrais problèmes dans toute leur complexité avait permis à certaines personnes de ne faire aucun cas de son incapacité à y apporter des solutions.

Mais, à bien des égards, l’obamaphilie européenne a toujours reflété aussi bien les faiblesses que les forces du continent. Comme les royalistes en quête d’un monarque éclairé, en lequel ils pouvaient placer de grandes espérances mais sur lequel ils n’avaient aucun contrôle démocratique, ils ont décidé de ne pas se servir de leur propre pouvoir, mais au contraire de compter sur celui d’un autre.

Et ces faiblesses se sont aggravées. Tandis que les effets de la crise financière continuent de se faire sentir, le continent s’efforce de rester soudé. La Grèce et l’Irlande sont au bord du défaut de paiement, le Portugal va devoir être renfloué, les Espagnols sont dans la rue. L’avenir de l’euro a été ouvertement remis en cause.

Et, tandis que bon nombre des problèmes touchant les relations transatlantiques demeurent, presque tout le reste a changé. Le printemps arabe a mis à nu le déclin de l’influence des Etats-Unis et de l’Europe sur le monde, tandis que la volonté des Européens de conserver la présidence du FMI a quelque chose d’anachronique face à la montée en puissance d’économies en développement plus dynamiques.

L’attitude des Européens envers Obama en dit plus long sur l’Europe que sur le président des Etats-Unis. Et ce qu’elle révèle, que ce soit sur les Européens ou sur Obama, n’est pas vraiment glorieux.