Alors que je prenais la Roumanie pour une terre de tristesse et de malheur, j'ai fait une escale de deux jours à Sibiu. C'était un week-end, à l'occasion d'un salon du livre accueilli par une ville de Transylvanie avec pedigree allemand: Hermannstadt. Je n'étais plus allée à Sibiu depuis le milieu des années 1990, lorsque la ville avait son équipe en première ligue de football, mais n'était pas encore sortie de la grisaille communiste.

Les gens vivaient dans la peur, accrochés à une industrie d'Etat qui rendait l'âme. De plus, ils n'étaient pas encore affranchis des cauchemars de 1989, lorsque les rues de la ville furent rougies par le sang: 99 morts et des centaines de blessés, abattus par des mystérieux tireurs d'élite (les forces spéciales et les "touristes" soviétiques), mitraillés ou tirés comme du gibier depuis des hélicoptères de l'armée.

Le Sibiu de 2011 n'a plus rien de la ville accablée des années 1990 ! Du chauffeur de taxi correct, civilisé et optimiste jusqu'à la réceptionniste de l'hôtel, attentive et aimable, tout le monde respire un air de ville occidentale. Et ce sentiment se trouve amplifié dans le centre historique, où il y a la Grande Place et la petite Place, si pleines de vie et si lourdes d'histoire.

On ne trouve nulle part ailleurs en Roumanie une zone piétonne aussi étendue, aussi belle et aussi débordante de bonne humeur qu'au cœur de Sibiu! Les centaines de terrasses, alignées les unes après les autres avec un bon goût affiné par les siècles, attirent tous les jours des milliers de personnes, et jusqu'à tard après minuit. On y parle roumain, mais aussi allemand, hongrois, anglais ou français. Ici et là on aperçoit un Japonais ou un Moyen-oriental, appareil photo pendu au cou.

A chaque pas, Sibiu respire la jeunesse, même dans les groupes où l'on voit mère, fille et grand-mère. La jeunesse est un état d'esprit, pas un chiffre dans le passeport. C'est quelque chose qu'on ressent, par exemple à Munich, où l'appétit pour la vie est toujours présent 365 jours par an.

Une scène culturelle florissante

En fait, en passant quelques heures dans l'agréable effervescence du centre historique de Sibiu, on a l'impression de se trouver à Marienplatz, le "point zéro" de la capitale bavaroise. Peut-être que le miracle est dû au Festival International de Théâtre, qui se déroule ici depuis 18 ans.

Mais les gens du coin m'ont expliqué que depuis 2007, lorsqu'elle a été Capitale culturelle européenne, Sibiu est devenue une scène pour la culture. Les célébrations de toute sorte – du théâtre au film et du livre à l'art médiéval – s'enchainent de semaine en semaine. Et le résultat est étonnant: les dizaines d'hôtels et les centaines d'auberges de jeunesse des environs de Sibiu sont pleines presque toute l'année!

C'est un miracle étroitement lié à l'industrie culturelle, mais bien ancré dans l'économie. Des dizaines d'usines, en particulier de l'industrie des pièces automobiles, sont implantées autour de la ville, résultat des investissements étrangers des 10-15 dernières années. Les gens gagnent assez bien leur vie, et le bon sens transylvain, greffé d'une touche d'éducation allemande (les Saxons ont pour la plupart quitté le pays, mais leurs bonnes habitudes demeurent), les fait vivre leurs vies avec dignité et optimisme.

Je ne pouvais quitter Sibiu sans parcourir la Rue de la Révolution. Se faisant face, à une distance de 20 mètres, il y a deux plaques de marbre. Sur celle devant le poste de police sont gravés les noms des 25 officiers et sous-officiers du ministère de l'Intérieur abattus le 22 Décembre 1989. En face, le monument devant l'Académie des Forces Terrestres "Nicolae Bălcescu" nous rappelle ces six soldats tués le même jour.