En 1947, le plan Marshall américain a permis de faire redémarrer l’économie européenne. Aujourd’hui, certains appellent les Européens à lancer leur propre plan. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, et Donald Tusk, Premier ministre polonais et président du Conseil de l’Union européenne, ont en effet tiré un signal d’alarme, déclarant que les citoyens de Grèce et d’autres pays ne pourront bientôt plus accepter de nouvelles mesures d’austérité sans perspective de croissance et de renouveau. Le vote [au palrement grec] de la semaine dernière a permis à tout le monde de gagner du temps, mais guère plus. Un nouveau plan Marshall est-il envisageable ou ne s’agit-il que d’un vœu pieux ? Un petit retour en arrière dans l’Europe des années 40 permet de remettre les choses en perspective et d’identifier les véritables problèmes du continent.

A l’époque, le président Truman et son secrétaire d’Etat, George Marshall, étaient convaincus que la crise était avant tout un défi lancé aux gouvernements. Marshall était prêt à prendre des mesures audacieuses pour remettre les économies européennes sur pied. L’éclatement de la guerre civile grecque en 1947 le poussa à agir et il engagea les Etats-Unis dans une campagne inédite en temps de paix pour sauver le vieux continent.

Comparés aux problèmes que connaissait alors l’Europe, les nôtres paraissent bien insignifiants. Dans l’Allemagne occupée, ancien moteur économique du continent, la population frôlait la famine et le revenu national ainsi que la production industrielle avaient été divisés par trois en l’espace de dix ans.

La valeur avant tout psychologique du Plan

Le Programme de rétablissement européen (dénomination officielle du plan Marshall) coûta près de 13 milliards de dollars et joua un rôle fondamental dans la réalisation du « miracle » économique de la décennie suivante. En 1948, ces 13 milliards de dollars représentaient environ 5% du revenu national américain. (L’équivalent aujourd’hui dépasserait les 800 milliards de dollars). Les Etats-Unis effaçèrent la dette de la France d'avant guerre et tout le monde fit de même quelques années plus tard avec l’Allemagne pourtant responsable de la guerre qui les avait opposés peu de temps auparavant.

Marshall avait compris que la véritable valeur des décisions cruciales qu’il défendait était avant tout psychologique et non quantitative. Seule la confiance qu’inspiraient de puissants dirigeants tournés vers l’avenir, pouvait rassurer les marchés. Il avait raison : si le miracle économique a transformé l’Europe, ce fut grâce à une heureuse concomitance entre des investissements privés et l’engagement des gouvernements en faveur de la croissance.

Voyons à présent les défis auxquels est confrontée l’Europe aujourd’hui. Le PIB n’a pratiquement pas baissé dans l’UE depuis 2008. Le véritable problème de dette provient de trois petits pays – la Grèce, l’Irlande et le Portugal – dont les contributions cumulées représentent moins de 5% du PIB de l’UE. L’économie allemande est en plein essor. Si les enjeux de cette crise sont considérables – ni plus ni moins que l’avenir de l’Union -, les sommes nécessaires pour en sortir ne le sont pas.

La solution à la crise n’a rien de mystérieux. Pour donner une chance aux Grecs de réduire le poids de leur dette, il faut simplement abaisser les taux d’intérêt. Parallèlement, la commission européenne devrait également augmenter les fonds de développement destinés à la Grèce.

En échange, Athènes devrait s’engager à procéder à des réformes fiscales et institutionnelles et accepter un renforcement des contrôles étrangers. Un tel cocktail de mesures permettrait aux Grecs de voir une lumière au bout du tunnel. Sans cela, le programme d’austérité du gouvernement est condamné à échouer avant l’hiver.

L'Europe a besoin de vision politique à long terme

Voici par ordre croissant, les trois principaux problèmes de l’Europe. Le moins grave est l’hostilité des opinions publiques des pays riches du nord à la mise en place de nouveaux plans de sauvetage. Cette opposition n’est pas insurmontable. A chaque crise récente – la faillite de Lehman Brothers en 2008, la crise de 2010 -, les dirigeants des pays du nord ont apporté leur soutien à d’importants plans de sauvetage et les ont défendus avec de bons arguments auprès de leurs électeurs. Le seul problème est qu’ils l’ont fait trop tard et de manière peu convaincante.

Le pouvoir des marchés financiers représente une contrainte plus problématique. On se demande ce qu’aurait fait le général Marshall s’il avait dû s’inquiéter de l’opinion de S&P sur ses projets européens. Il n’a heureusement pas eu à s’en préoccuper. Aujourd’hui toutefois, des responsables de niveau intermédiaire peuvent exercer par le bais des agences de notation une influence paralysante sur les politiques européennes en annonçant très exactement ce qu’ils jugeraient comme des défaillances. L’immense pouvoir – sans responsabilité – qu’a accumulé le secteur privé ne fait que compliquer la tâche des décideurs politiques.

Cette difficulté n’est toutefois pas infranchissable. Après tout, rien n’empêche – théoriquement – les responsables européens de prendre les mesures qu’ils veulent pour encadrer le rôle des banques privées, des fonds d’investissement et autres institutions financières. Leur réticence à le faire témoigne en réalité d’une profonde ambivalence vis-à-vis de leur propre pouvoir. C’est là que se situe le plus grand obstacle à une véritable gouvernance européenne : dans les esprits des responsables politiques eux-mêmes.

A la fin des années 40, chaque pays du continent s’est lancé dans un programme de reconstruction de la même manière qu’il s’était lancé dans l’effort de guerre : en mobilisant la nation autour de l’Etat en tant qu’arbitre, planificateur et coordonnateur. C’est dans les années 70 et 80 que s’est volatilisée la foi en la puissance de l’Etat. Les membres de la classe politique européenne d’aujourd’hui sont les héritiers de Margaret Thatcher et non de George Marshall. Ils ont du mal à comprendre qu’il faut protéger les marchés d’eux-mêmes si l’on veut sauver l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ils oublient que ce n’est qu’après avoir vu ses dettes effacées en 1953 que l’Allemagne a connu une véritable croissance économique et que d’autres pays, comme la Pologne en 1991, n’ont accédé à la prospérité qu’après avoir pu faire de même.

Ce dont l’Europe a besoin aujourd’hui, c’est de vision politique à long terme et d’une nouvelle volonté de défendre les avantages de la redistribution à l’échelle du continent. C’est ce que Barroso avait commencé à faire avant que les rabat-joie de Downing Street ne l’attaquent sur la taille du budget européen. Angela Merkel, Nicolas Sarkozy et Jean-Claude Trichet, directeur de la Banque centrale européenne, n’ont toutefois guère montré d’empressement non plus. Les appels lancés depuis Washington n’ont pas été entendus. La seule lueur d’espoir pourrait venir de la présidence polonaise du conseil des ministres qui pourrait apporter une énergie nouvelle et un sens de l’histoire à un processus jusqu’à présent incapable d’avancer autrement qu’à tout petit pas.

Les Américains ne voleront pas au secours des Européens cette fois, ces derniers devront agir par eux-mêmes. En sont-ils capables ? Le temps presse : le prochain plan de sauvetage de la Grèce devrait être annoncé en septembre. Il s’agira alors d’un moment décisif tant pour la Grèce que pour l’Union européenne.