Début août, Tariq Ramadan écrivait dans The Guardian que la Turquie faisait partie intégrante de l'Europe et méritait d'entrer dans l'Union européenne. De mon point de vue, la Turquie est autant européenne qu'elle ne l'est pas. Cela concorde d'ailleurs avec ma théorie du “brassage des civilisations” [en anglais, “mash of civilisations”, jeu de mots avec le “clash of civilisations” théorisé par l'intellectuel américain Samuel Huntington]. Pourtant, le fait que la Turquie soit bien (au moins partiellement) européenne ne signifie pas pour autant qu'elle entrera dans l'UE. Et ce pour de nombreuses raisons. A commencer par la plus évidente : la religion et l'inépuisable question de la “culture”. L'UE est considérée par nombre de dirigeants et d'Européens – plus ou moins ouvertement – comme un club “chrétien”, une version laïcisée de l'ancienne chrétienté. Cela tend à expliquer pourquoi certains pays affichant de piètres résultats en matière de droits de l'homme, comme la Lituanie, ou aux performances économiques douteuses et à l'économie aux mains de spéculateurs et d'oligarques, telle la Lettonie, sont parvenus à en devenir membres. Cette conception éclaire aussi sans doute les raisons pour lesquelles la Grèce, “berceau” de la civilisation occidentale, fut autorisée à adhérer à ce qui était alors la CEE, la Communauté économique européenne, sans conditions préalables ni longue période de préadhésion. Son “retard économique” n'inquiétait pas outre mesure, pas plus que le conflit qui l'opposait à la Turquie et ses résultats peu brillants depuis lors ne font tiquer personne.

Les Turcs, furieux et déçus par l'Union

Cependant, ce serait une erreur de surestimer l'importance de l'identité musulmane de la Turquie. Comme dans tant d'autres cas, la religion, la civilisation et la culture ne servent que de prétextes pour cacher d'autres conflits d'intérêts plus terre-à-terre. D'abord, l'entrée de l'importante population rurale pauvre de la Turquie dans l'Union, malgré les progrès économiques considérables du pays ces dernières années, suscite d'authentiques inquiétudes, sans parler de la question kurde. De plus, la taille d'un pays compte beaucoup dans l'UE. Le poids démographique de la Turquie est tel qu'elle deviendrait l'un des plus grands pays membres, voire le plus grand, par sa population, ce qui lui donnerait automatiquement une place de choix autour de la table européenne, mettant à bas l'axe franco-allemand et menaçant le statut d'autres grands pays. De ce fait, la Bosnie-Herzégovine ou l'Albanie pourraient bien entrer dans le club avant la Turquie. C'est aussi en partie le poids démographique qui explique que l'Ukraine, malgré son empressement à adhérer et son identité chrétienne, ne se voie offrir que le lot de consolation d'un rapprochement.

Reste qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que les Turcs, qui attendent aux portes de l'UE depuis plus d'un demi-siècle, soient furieux et déçus. Mais au lieu d'attendre éternellement, Ankara devrait saisir la chance qui s'offre à elle et tirer profit des efforts récents qu'elle a faits pour renforcer ses liens au Moyen-Orient. Depuis la chute de l'Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale et la création par Mustafa Kemal de la république turque moderne et laïque, la Turquie a bel et bien rompu ses liens séculaires avec le Moyen-Orient. De leur côté, les Arabes lui ont également tourné le dos, marqués par le souvenir cuisant de plusieurs siècles d'asservissement et de l'intense turco-centrisme qui caractérisa les dernières années de l'empire ottoman, mais aussi par le rêve d'une indépendance arabe pleine et entière. Ce faisant, la région a perdu des atouts qui mériteraient d'être rebâtis sur des fondements modernes et plus justes : une stabilité relative, l'Etat de droit, la libre circulation au-delà des frontières, et un creuset de religions et d'ethnies dynamique. L'Union européenne est le regroupement volontaire d'une région qui n'a jamais connu l'unité que par les conquêtes d'hommes tels que Charlemagne et Napoléon ; pourquoi le Moyen-Orient ne pourrait-il pas devenir une union volontaire entre les territoires de l'ancien Empire ottoman et de leurs voisins désireux de les rejoindre, comme l'Iran, voire Israël lorsqu'elle aura fait la paix avec les Palestiniens ?

Reproduire l'exemple européen au Moyen-Orient

Il est incontestable que c'est un projet jalonné d'embûches conséquentes. Le Moyen-Orient, non content d'être l'une des régions les plus instables de la planète, est aussi d'une diversité formidable, tant au plan politique que culturel ou religieux. De mon point de vue, le meilleur vecteur d'unification est un pragmatisme nourri du sentiment d'une destinée commune forgée par des défis communs : l'insécurité et les conflits, la pauvreté, la poussée d'une jeunesse nombreuse, les pénuries d'eau, la domination étrangère, etc. L'Europe, elle, a fait ses premières avancées pragmatiques sur la voie de l'intégration avec la création par un noyau initial de six pays de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA). Dans son sillage, le Moyen-Orient pourrait faire ses premiers pas en se regroupant autour de ressources vitales pour l'avenir de la région, par exemple le pétrole et l'eau. Autre enjeu crucial dans cette partie explosive du monde, la sécurité. Un pacte de non-agression et de défense mutuelle liant les pays de la région est la condition sine qua non de la stabilité de demain, avec ou sans union formelle. Pour assurer la sécurité des hommes, des efforts doivent être faits pour créer un tribunal des droits de l'homme indépendant pour le Moyen-Orient.

Si nous gardons en mémoire les leçons de l'Histoire, il y a bien le risque que l'émergence d'un tel bloc soit vue comme une menace pour les “intérêts vitaux de l'Occident” et que ce dernier déploie soft power [“puissance douce”, par la séduction, la culture, le rayonnement] et hard power [“puissance dure”, moyens militaires et économiques] contre le projet. Mais la présence de la Turquie, puissance militaire à part entière, alliée indéfectible des Occidentaux et quasi-partenaire de l'UE, contribuerait à réduire ce risque. Certes, pour l'heure, cette vision d'un Moyen-Orient apaisé et intégré semble parfaitement fantasque. Mais qui aurait cru que l'Europe pourrait se relever des dévastations de deux guerres mondiales et abattre le Rideau de Fer pour instaurer la paix ?