Malgré une lueur d’espoir, les création de nos grands maîtres du cinéma, Veiko Õunpuu et Sulev Keedus, nous rendent tristes. Une dominante sombre caractérise également nos films d’animation, très appréciés dans le monde. Aussi bien les créations classiques que celles d’auteurs contemporains nous laissent sans espoir car tout est vu à travers les tons sombres. Est-ce que la vie est vraiment toujours aussi triste qu’on la décrit ?

Regardons plus loin : les œuvres de Tammsaare [grand classique de la littérature estonienne] qui décrivent la vie dure des paysans, les tableaux sombres du peintre Kristjan Raud et les oratorios de Rudolf Tobias ne sont que quelques exemples qui vont dans le même sens. Ceci étant, personne ne met en cause la qualité artistique de l’espace culturel estonien, on peut juste s’interroger sur l’origine de cette mélancolie qui le domine. Nous avons bien sûr beaucoup d’humoristes, comme Andrus Kivirähk, ou de bonnes comédies, mais on sent partout la présence d’une certaine angoisse, typiquement estonienne. Alors, la culture estonienne est vraiment trop mélancolique ? Et si c’est le cas, est-ce un problème ?

Pour des raisons historiques, le pessimisme et la mélancolie font presque naturellement partie de la culture estonienne. Les longues nuits d’hiver qui durent la moitié de l’année et qui rendent les Estoniens passifs, génèrent la tristesse et de la nostalgie. En été, la sécheresse n’entraîne pas la joie non plus.

Le but de l'art est aussi d'aider les gens

En même temps, ces visages las qu’on rencontre dans les bus, attendent qu’on leur offre autre chose que le semblant de leur quotidien. N’est-ce pas justement la culture qui devrait leur "injecter" de l’espoir et quelque chose de divertissant ? Je ne pense pas forcement aux pièces comiques, aux musiciens de rues joviaux ou aux graffitis ironiques qui critiquent la société. Il suffirait de traiter des sujets sérieux d’une façon plus légère.

On oublie parfois que le but de l’art est non seulement montrer des problèmes mais également d’aider les gens. Le public lit/écoute/regarde et cherche à s’identifier aux oeuvres. Selon le sémiologue Umberto Eco, chaque auteur devrait avoir son "lecteur modèle" ou son groupe cible. Or, en Estonie, on ne sait souvent pas si l’auteur comprend les attentes de son public, ce qui conduit à créer un fossé entre les gens et l’artiste. Et à une forme de snobisme de la part de ce dernier vis-à-vis du public, trop ignorant pour comprendre son art.

Bien sûr, la culture estonienne est suffisamment bigarrée pour que chacun y trouve son compte. C’est juste que l’impression générale est bien morne, ne serait-ce que si on la compare à la culture finlandaise qui a un certain humour. Si l’Estonie pouvait être comme la Finlande, qui n’a pas connu l’occupation soviétique, les Estoniens pourraient aussi à la manière du cinéaste finlandais Aki Kaurismäki ou de l’écrivain Juha Vuorinen, traiter la déprime quotidienne avec un peu plus d’humour.

Certes, la vie, ce n’est pas que boire de la sangria dans les cours internes de la vieille ville en plein été ou écouter de la musique toutes fenêtres ouvertes, mais l’essentiel de l’actualité qui nous parvient tous les jours est suffisamment déprimante pour que la culture estonienne, modeste et néanmoins plurielle, ne s’en fasse pas le relais permanent.