Depuis le 11 juin à 23h, la télévision publique a cessé d’émettre, après que le gouvernement a décrété sa fermeture. Mais le Premier ministre Antonis Samaras comptait se libérer depuis longtemps d’un “adversaire interne” gênant.

Le gouvernement d’Antonis Samaras a annoncé, mardi 11 juin, la fermeture d’ERT et donc le licenciement d’au moins 2 000 salariés. A la grande surprise générale, la chaine n’émet plus à 23h dans tout le pays et petit à petit dans le monde entier. Le gouvernement est bel et bien déterminé à respecter le calendrier du mémorandum qui prévoit une réduction du nombre de fonctionnaires d’ici à la fin juin.

Dès le lendemain le gouvernement a annoncé un projet de loi de réorganisation de l’audiovisuel. La nouvelle chaine de télévision publique NERIT (Nouvelle radiodiffusion grecque, internet et télévision) fonctionnera en septembre avec 600 salariés au lieu de 2 600 actuellement.

Selon le porte-parole du gouvernement (et ancien journaliste à la télévision publique), Simo Kedikoglou, la fermeture d’ERT permettra de faire économiser 100 millions d’euros à l’Etat. “La télévision publique ERT constitue un cas d’absence exceptionnelle de transparence et de dépenses incroyables”, a-t-il déclaré à la presse le 11 juin.

Beaucoup dénoncent le caractère hypocrite de cette annonce. En effet, depuis le retour de la démocratie après la chute de la dictature des colonels, en 1974, les gouvernements qui se sont succédés, les Socialistes du PASOK comme Nouvelle démocratie (ND), ont été accusés maintes fois de corruption et de clientélisme tant dans le secteur public que dans la chaîne ERT.

Sur son compte twitter Giorgos Kogiannis, ancien directeur des informations de la chaine, a publié les salaires des employés : le salaire moyen des journalistes s’élevait à 1 989 euros et celui des techniciens à 2 224 euros. Les salaires les plus élevés — 3 543 — euros, étaient les conseillers nommés par la coalition tripartite au gouvernement (ND, PASOK, Gauche démocratique — Dimar), en août 2012.

Plusieurs questions se posent autour de NERIT. Sera-t il vraiment plus transparent ? Que vont devenir les salariés licenciés ? Quels salariés resteront ? Comment cette chaine fonctionnera avec seulement 700 salariés ?

Qui a suggéré la fermeture d’ERT ?

Sur son blog, la journaliste Vassiliki Siouti écrit que la décision ne venait pas seulement d’Antonis Samaras mais du directeur du bureau de presse du Premier Ministre, Georges Mouroutis, et de Kedikoglou. La fermeture de la chaine a été établie par un décret signé des seuls ministres de ND.

Les sources rapportent à la journaliste que selon Georges Mouroutis, ERT était contrôlée par le syndicat ESYEA (syndicat des journalistes d’Athènes) qui coopérait avec Syriza, le parti radical de gauche d’Alexis Tsipras, et dont le but était de ternir l’image du Premier ministre. Sa conviction s’est raffermie lorsqu’ESYEA avait décrété une grève au moment même de la visite d’Antonis Samaras en Chine au cours de laquelle il a appelé les chinois à investir en Grèce et vivre leur “success story à la grecque”. Le Premier Ministre était désormais convaincu qu’ERT, devenue incontrôlable, agissait sous l'influence de l'opposition.

En décembre dernier, agacé par le fait que la chaîne n’ait pas diffusé un discours de Samaras, Mouroutis aurait déclaré, toujours selon Vassiliki Siouti, qu’à partir du lendemain, il déclarait “la guerre contre ces pathétiques et corrompus de syndicalistes d’ERT qui portent le masque de Syriza. Cinq minutes avant le discours du Premier ministre, ils ont décidé de manière fasciste de ne pas retransmettre le discours. Cette décision a été prise sans l’accord de l’assemblée générale. C’est une censure sans vergogne. A partir de demain je déclare la guerre au président de POSPERT (syndicat d’ERT), […] parce qu’il empochait illégalement des allocations de sa soi-disant fille handicapée au chômage. Non seulement il doit partir mais aussi être emprisonné”.

Mouroutis n’a jamais caché ses intentions. Le 20 juin 2012, trois jours après les élections, il a déclaré “les ex-verts [le PASOK] désormais devenus perroquets roses [couleur de Syriza] d’ERT participent à leur dernière représentation”. A plusieurs reprises, note Vassiliki Siouti, Mouroutis, a confié à Samaras que “les bourdons d’ESYEA, porte-voix d’Alexis Tsipras, considèrent ERT comme leur domaine” et que “la junte syndicaliste” qui fait ce qu’elle veut de la télévision publique.

Le rôle de la Troika

Dès la coupure d’ERT plusieurs voix dissonantes ont mis en cause la responsabilité de la Troïka des bailleurs de fonds internationaux de la Grèce (UE-BCE-FMI). A plusieurs reprises, la Commission européenne a démenti être derrière la fermeture d’ERT. Il est clair que du côté de la Commission, le mot d’ordre est de ne pas mettre à mal le peu de stabilité qui règne en Grèce, afin de mener à bien l’application du mémorandum d’entente sur l’aide financière à Athènes.

Jean-Paul Philippot président de l’Union Européenne de Radio-télévision (UER) qui s’est rendu dans la capitale grecque pour demander au gouvernement le rétablissement immédiat de la chaine, a annoncé le 19 juin, lors de la soirée de soutien organisée par Mediapart et RSF, avoir envoyé des lettres adressées à la Commission européenne en ce sens. Le président de la Commission, José Manuel Barroso lui aurait répondu qu’il n’était “pas compétent”. Philippot a également affirmé qu’un des porte-paroles de la Commission lui a dit que Bruxelles souhaitait la restructuration de la chaine ERT.

Enjeux politiques

Comme l’explique Vassiliki Siouti, le contrôle de la chaine ERT par Antonis Samaras pouvait éviter la fuite des électeurs de droite au profit du parti néo-nazi Aube Dorée.

On peut tirer différentes interprétations de la crise que traverse actuellement ERT.

Premièrement, elle prouve encore une fois le dysfonctionnement profond de la coalition tripartite. Deuxièmement, Antonis Samaras veut montrer à la Troïka qu’il réalise des réformes et qu’il se positionne en tant qu’homme fort de la situation.

En effet, dès le début PASOK et Dimar se sont opposés à la fermeture de la chaine. Après une réunion de crise, puis une deuxième le 19 juin, les trois dirigeants ne sont pas parvenus à un accord quant à la situation de la chaine. Ils semblent ne pas s’entendre sur la décision du Conseil d’Etat qui a décidé le 17 juin la suspension immédiate de la fermeture, tout en ne censurant pas la réforme de l’audiovisuel public. A l’heure où nous écrivons, l’écran d’ERT est toutefois toujours d’un noir d’encre.

Antonis Samaras gagne ainsi du temps. Les trois dirigeants parlent-ils la même langue ?, ironisent depuis les journaux grecs. Ce qui est certain c’est qu’ils se sont mis d’accord pour une troisième rencontre qui devait avoir lieu le 20 juin.

Une partie de ping-pong sempiternelle s’engage entre ND, PASOK et Dimar : le 21 juin 2012, cette dernière avait proposé la participation d’Antonis Manitakis au gouvernement Samaras. Ministre de la réforme administrative, il est chargé de la réduction du nombre des fonctionnaires. Samaras, à travers l’annonce de la fermeture d’ERT, rejette la faute sur Manitakis qui ne parvenait pas à trouver 2 000 fonctionnaires à licencier.

Quant au spectre des élections anticipées, Pasok et Dimar sont conscients qu’ils ne sortiraient pas gagnants et sont déterminés à sortir de cette impasse. Un remaniement ministériel d’ici fin juin offrirait à Samaras un ballon d’oxygène.

D’ici-là, le sentiment de culpabilité des Grecs par rapport à la crise ne fera encore probablement que grandir, comme l’a illustré un salarié d’ERT éclatant en sanglots parce que, disait-il, il se sentait “coupable”, lors d’une émission diffusée — forcément — sur le web.