De grandes espérances… Le titre du roman de Charles Dickens s'applique aussi au projet européen. Et c'est un peu le thème du concours d'écriture organisé dans le cadre de l'opération “My Europe", dont Presseurop a été le partenaire de l'étape française en mai dernier.

Lancé en 2011 à l’initiative du think-thank allemand Frankfurter Zukunftsrat et de l’Institute for Corporate Culture Affairs (ICCA), avec Viviane Reding, vice-présidente de la Commission européenne, comme marraine, My Europe permet à des lycéens de tous les Etats membres (plus la Suisse et la Turquie), de rencontrer des journalistes, des politiciens, des chefs d’entreprises et des universitaires pour débattre de l’Europe et de son avenir.

A la veille de la rencontre "Get2Gather-Event", organisée à Francfort le 15 novembre par le Frankfurter Zukunftsrat, en présence des tous les jeunes ayant participé au projet, nous publions le texte écrit par la gagnante du concours d'écriture français. Marilou Rouja, à l'époque élève de terminale européenne au lycée Louis le Grand, est aujourd’hui étudiante à Sciences Po et Paris-IV La Sorbonne. Le thème du concours était l'Europe en 2030.

Gare de Salzbourg, Autriche, le 1er juin 2030. Une jeune fille nommée Lousiane descend d'un train. Elle s'assoit une minute sur les marches de la gare et relit sur son Smartphone la présentation pour son évaluation de demain. Elle est déterminée à valider avec succès l'ensemble de ses crédits pour réussir sa licence de médiation interculturelle à l'université de Salzbourg. Elle aimerait aller ensuite à Munich, dès l'année prochaine, où elle a l'intention de s'inscrire à un deuxième diplôme MOOC (Massive Open Online Course), en collaboration avec l'université de São Paulo.

Puis elle se lève, entre dans un bureau de poste pour envoyer les paiements de ses factures pour l'électricité et de ses impôts sur le revenu. Elle se connecte sur le site de la Commission européenne pour suivre l'avancée du référendum, auquel elle vient de participer, qui porte sur le nouveau circuit d'interconnexion des réseaux électriques qui s'élargira davantage autour de Salzbourg, puis vérifie les dates des prochaines élections européennes. Ce bref passage en revue semble banal, mais aucun citoyen européen n'aurait pu le faire 20 ans auparavant.

Lousiane vit dans un petit studio dans la grande banlieue de Salzbourg. Elle peut atteindre le centre-ville en 20 minutes, mais dix ans plus tôt, il aurait fallu une heure et demie pour le même trajet. En effet, l'Union européenne a alloué un gros budget à la construction de lignes ferroviaires afin de rendre accessibles les zones reculées. Plus de 10 000 villes ont été reliées entre elles grâce à un programme audacieux, "Un train interurbain pour tous", du FEDER (Fonds européen de développement régional).

Lousiane est originaire de Slovénie, mais elle peut suivre des études en Autriche grâce à la normalisation du baccalauréat de l'UE, qui garantit que son diplôme de l'école secondaire slovène est reconnu dans tous les Etats membres. Mais elle pense se rendre à Munich pour finir sa licence, pour laquelle elle bénéficiera d'une équivalence automatique et d'une bourse. Le Fonds de solidarité européen pour la jeunesse, qui offre des prêts à taux d'intérêt proportionnels au salaire moyen des cinq premières années sur le marché du travail, n'est désormais plus une institution embryonnaire.

La base de données que Lousiane a compulsée assise sur l'escalier est la BNUE (La Bibliothèque Numérique de l'Union Européenne). Depuis sa création, Internet a été perçu comme un merveilleux stimulant pour le partage de textes et d'images, mais seulement très peu des œuvres conservées par les institutions culturelles européennes étaient disponibles au format électronique. Grâce aux pétitions réalisés via l'e-démocratie, les gouvernants de l'UE ont mis en place en 2015 une contribution minimale obligatoire à cette base de données, pour chaque État-membre.

La plupart des bibliothèques européennes se sont regroupées sous la bannière du partenariat préexistant BNF/DNB (Bibliothèque Nationale française/Deutsche Nationalbibliothek) et 85 % de la littérature de l'Union européenne est désormais accessible sur le Web contre une cotisation annuelle modeste.

Au début de la décennie, Louisane n'aurait pas inscrit la même adresse sur sa lettre. Au lieu de la trésorerie de l'UE, elle aurait du l'envoyer à l'administration fiscale de son pays de de résidence. L'harmonisation fiscale a été incluse récemment dans la législation de l'UE afin de mettre un terme au déloyal et frauduleux dumping fiscal. Même si 40 % de ses prélèvements sont transférés au Trésor de son pays, le reste est envoyé au Fonds communautaire et contribue à financer des projets.

En 2010, sa facture d'électricité aurait été cinq fois plus élevée que celle qu'elle paie aujourd'hui. Le budget commun susmentionné permet à l'UE de devenir autonome du point de vue énergétique. Dix ans auparavant, la fusion nucléaire par confinement magnétique est devenue une réalité et l'Europe est désormais très efficace en terme de prix de l'énergie.

Même si les années 2010 ont été celles des grandes coupes dans le budget public, il faut louer la sagesse de ces gouvernants qui ont persévéré à octroyer des subventions conséquentes au secteur de la recherche et du développement. Le projet ITER (International Thermonuclear Experimental Reactor) de Cadarache, dans le sud de la France, n'aurait jamais pu aboutir sans la vision à long terme des commissaires européens.

Nous devons également ce relâchement de pression sur la consommation d'énergie au projet "Union pour la Méditerranée", un projet déclinant en 2010, mais qui a connu un nouvel élan il y a 15 ans. Il permet à la plupart des pays du Sud européen de fonctionner à l'énergie solaire. Les anciens gouvernements avaient clairement sous-estimé les avantages d'une adhésion des pays de l'Afrique du Nord aux projets européens.

L'Europe a prouvé ses capacités à proposer un renouveau démocratique. La Commission a rompu avec son image d'une chambre close où les décisions sont prises sans consulter le peuple. Si Louisane s'inquiète pour les prochaines élections européennes, c'est parce que la Commission arbore les couleurs de la majorité parlementaire.

L’histoire de Lousiane nous offre une image glorieuse des réalisations européennes. Pourtant, il faut nous rappeler que nous devons l'audace de mettre en œuvre de telles mesures à une grande peur du déclin de l'Europe et du marasme économique qui a pris à la gorge l'ensemble du continent, pendant de longues années après la crise économique de 2009.

Il semblerait que nous, le peuple européen, soyons "phobovoltaïques", la peur nous fournissant un surcroit d'énergie. Si nos dirigeants européens ont fini par croire dans un projet environnemental, social et démocratique, c'est parce qu'un danger réel frappait à notre porte. L'Histoire a prouvé, avec la Seconde Guerre Mondiale, la crise économique des années 70 ou la chute du Mur de Berlin, que nous avons toujours fait un bond en avant quand nous nous sommes sentis en danger.

Mais, maintenant que l'Europe est synonyme d'horizons prometteurs, ce n'est pas le moment pour ces contrées de reprendre leur souffle. La génération optimiste de Lousiane a autant de chances de réussir à se maintenir créative que ses prédécesseurs. Voilà pourquoi elle doit accepter ce défi, celui de faire avancer le rêve européen.