Interview avec Jean Ziegler : “La démocratie peut disparaître en Europe”

28 décembre 2014 – VoxEurop Notebook

Dans son dernier ouvrage, Retournez les fusils (éditions du Seuil), le sociologue suisse et vice-président du Comité des droits de l'homme de l'ONU dénonce à 80 ans les méfaits des “oligarchies financières globalisées” et accuse les élites européennes de ne pas réaliser la menace qu’elles font peser sur l’Etat de droit er sur et la cohésion nationale.

Votre livre est imprégné de références à Marx et aux philosophes et sociologues marxistes. Un quart de siècle après la chute du Mur et la disparition des régimes qui disaient s'inspirer au marxisme, est-ce que son analyse a encore sa place ?

Marx est toujours d'actualité, même s'il s'est trompé sur un point : jusqu'à son dernier souffle, il était persuadé que le manque objectif, les carences matérielles, allaient durer pour une période très longue — or on est capables aujourd'hui de nourrir 12 milliards d'êtres humains. A part cette erreur, Marx a crée la conscience analytique critique du mode de production capitaliste. Il a fourni les instruments d'analyse du capitalisme financier qui est toujours actuel et permet de mieux comprendre les mécanismes selon lesquels il agit.

Mon livre est un ouvrage de combat. Il s'agit d'armer la nouvelle société civile planétaire. Celle-ci existe et est bien vivante. Prenez par exemple le Forum social mondial, dont le dernier sommet s'est tenu à Tunis en 2013 : plus de 15 000 personnes venues discuter des alternatives au capitalisme mondialisé. C'est une armée de l'ombre née de fronts de refus sectoriels : Via Campesina contre les expropriations des terres, Attac contre l'absence de régulation des marchés financiers, Greenpeace pour la protection de l'environnement, Amnesty International pour le respect des droits de l'homme. En Allemagne, IG Metall, le deuxième syndicat du pays, ainsi que les syndicats autrichiens, se battent contre le Partenariat translatlantique de commerce et d’investissement (TTIP).

Justement, le TTIP est présenté par ses partisans — Washington et la Commission européenne notamment — comme une révolution qui permettra de créer des centaines de milliers d'emplois au sein du marché unique transatlantique qu'il devrait créer.

Balivernes ! Si le TTIP voulu par les multinationales passe, toutes les normes et les acquis européens en matière de protection sociale, environnementale et sanitaire risquent de sauter. Les emplois dont il est question, à quelles conditions sont-ils créés ? Vu les prémices, il n'y a pas de quoi être optimiste.

Le "trade dialogue" entamé en 2005 entre les 70 plus grandes multinationales et le département du Commerce américain a abouti dans le projet de TTIP qui est négocié depuis 2013 dans la plus totale opacité : il n'y a pas un député national ou européen des pays concernés en Europe qui sache quelle est exactement la portée du mandat des négociateurs du TTIP pour l'UE.

Simplement, les multinationales veulent se débarrasser de toutes les contraintes normatives qui empêchent la maximisation du profit, comme la durée des brevets, qu'elles veulent rallonger.

Dans le domaine de la santé, de la protection de l'environnement, de l’alimentation, il s'agit de liquider les normes européennes. Car la clause centrale de cet accord, c'est celle qui prévoit que c'est une cour arbitrale — des juges désignés par les parties — qui devrait trancher en cas de différend, et sans appel possible devant le juge national ! Si jamais cet accord était signé, si le Parlement européen l'approuvait, si les 28 Parlements nationaux des Etats-membres devaient le ratifier et s'il entrait en vigueur, toute société multinationale privée pourrait porter plainte contre tout Etat souverain qui aurait pris une décision défavorable à ses intérêts ou sa volonté. Bref, si le TTIP aboutissait, il scellerait la mainmise définitive des multinationales sur les politiques économiques et financières des Etats.

Dans votre livre, vous parlez du risque que les nations disparaissent. Est-ce le cas en Europe également, où les Etats sont établis depuis très longtemps ?

Ah oui, la jungle avance aussi en Europe et elle menace les Etats de droit et les acquis sociaux. Et c'est ce qui fait que la réponse à l'agression du capitalisme financier globalisé arrive plus vite que prévu. En Espagne, 18,2 % des enfants de moins de dix ans sont en permanence gravement sous-alimentés. En Angleterre, à Berlin, il y a des exemples où des syndicats d'enseignants organisent des collectes parce que les enfants ont faim.

La démocratie peut disparaître en Europe. C'est Armageddon, si les démocrates ne se réveillent pas !

Et qui devrait sonner le réveil ?

C’est le rôle traditionnel de la gauche, mais la gauche européenne est en panne d'idées : ce ne sont plus les mouvements socialistes et leurs intellectuels qui livrent aux travailleurs les codes nécessaires pour analyser, penser, percevoir et comprendre le monde. L'intégration des travailleurs européens à la stratégie du projet impérialiste a fait mourir toute théorie et toute pratique de solidarité avec les classes subalternes du tiers-monde. Ainsi, la violence faite aux asservis et aux travailleurs est aujourd'hui perçue comme "normale", "inévitable" car intrinsèque au capital.

Et les conséquences sont là : en Suisse, les derniers scrutins populaires confirment cela. Ces dernières années, les Suisses ont voté librement et souvent à une très forte majorité contre toute une série d'avancées sociales qui allaient dans le sens de leurs intérêts, comme l'augmentation de la durée des vacances légale des travailleurs, la caisse d'assurance maladie unique, l'augmentation du minimum vieillesse, la limitation des salaires des patrons et même l'instauration d'un salaire minimum.

En Europe, on assiste depuis une génération à une résurgence des idées d'extrême droite, à une banalisation du racisme et de la xénophobie. Au point que, pour une majorité des personnes il s'agit là d'"opinions" aussi légitimes que les autres. Et, partout sur le continent, les partis politiques et les mouvements xénophobes obtiennent un nombre de voix toujours croissant : en France, le Front national est en passe de devenir le premier parti ; en Italie, la Ligue du Nord domine dans trois régions ; la N-Va flamande domine Anvers et le Nord de la Belgique ; en Suisse, l'Union démocratique du centre domine le Parlement fédéral et a fait voter, en février, une initiative contre la libre circulation entre la Suisse et l'UE. Aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Bulgarie, au Danemark, en Angleterre, les mouvements d'extrême droite prospèrent et en Hongrie ils sont carrément au pouvoir.

Y a-t-il une solution contre cette résurgence ?

La conscience nationale : la nation appartient à tous ceux qui adhèrent au contrat social et respectent les lois de la République. Ils ne peuvent en être exclus, d'où qu'ils viennent. Le cumul des appartenances culturelles singulières dans une société, de même que les appartenances multiples de chaque individu en son sein, constituent la richesse des nations européennes, la marque de ces grandes civilisations.

Propos recueillis pas Gian Paolo Accardo.

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