Les attentats de début janvier en France devraient susciter la condamnation universelle et la solidarité avec les victimes, mais elles devraient surtout fournir “le bon moment pour avoir le courage de penser”, écrit Slavoj Žižek dans New Statesman.

Le philosophe slovène ajoute que l’attaque contre Charlie Hebdo “est le résultat d’un programme religieux et politique précis et, en tant que tel, elle s’inscrit clairement dans le cadre d’un contexte bien plus global” : un modèle idéologique qui opposerait les occidentaux défenseurs de la liberté d’expression et des valeurs laïques aux fondamentalistes musulmans qui tentent de préserver leur identité culturelle du “massacre de la civilisation globale de la consommation”. Mais cette vision des terroristes est fausse, selon Žižek :

Il leur manque manifestement une caractéristique que l’on retrouve facilement chez tous les authentiques fondamentalistes, des bouddhistes tibétains aux amish des Etats-Unis : l’absence de ressentiment et de jalousie, une profonde indifférence pour le mode de vie des non-croyants. […] Le problème des fondamentalistes n’est pas que nous les jugeons inférieurs à nous, mais plutôt qu’ils se sentent secrètement inférieurs. C’est pourquoi nos assurances condescendantes politiquement correctes, selon lesquelles nous ne nous sentons pas supérieurs, ne parviennent qu’à les rendre plus furieux et à nourrir leur ressentiment. Le problème n’est pas la différence culturelle (c’est-à-dire les efforts pour préserver leur identité). Au contraire, c’est que les fondamentalistes sont déjà comme nous, secrètement, ils ont déjà assimilé nos normes et s’y mesurent.

Ce ressentiment est crucial pour comprendre que, pour Žižek, l’islamisme radical n’est pas un défi aux valeurs centrales du libéralisme que sont la liberté et l’égalité, mais leur résultat inévitable. C’est “une réaction fausse et déconcertante” à “un véritable défaut du libéralisme”, qui, sans l’aide d’une gauche radicale et rénovée, finira par “disparaître à petit feu” :

Les vicissitudes récentes du fondamentalisme musulman confirment l’analyse ancienne de Walter Benjamin, selon lequel "chaque fascisme est l’envers d’une révolution ratée" : la recrudescence du fascisme est un échec de la gauche, mais c’est aussi la preuve d’un potentiel révolutionnaire, d’une insatisfaction que la gauche n’a pas su mobiliser. N’en est-il pas de même pour le prétendu "islamo-fascisme" d’aujourd’hui ? La montée de l’islamisme radical n’est-elle pas l’exact corrélé de la disparition de la gauche laïque dans les pays musulmans ?