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Cette année, 400 000 demandeurs d’asile sont attendus en Allemagne tandis que d’autres pays, en particulier l’Espagne et le Royaume-Uni, ont refusé d’assouplir leur politique d’accueil face au nombre record de réfugiés provenant de pays en guerre ou fuyant les persécutions. Mais les récentes attaques contre des centres d’accueil en Allemagne rappellent qu’il fut un temps où l’attitude vis-à-vis des étrangers y était bien moins conciliante, note le magazine hambourgeois.

Car l’Allemagne n’a pas toujours fait preuve de la même ouverture. Même si les années de l’après-guerre sont souvent citées comme celles de la solidarité entre les Allemands de l’Ouest et ceux qui fuyaient le régime communiste en RDA, en réalité, souligne le magazine, il a fallu des années aux nouveaux arrivants pour être acceptés au sein de la société ouest-allemande. Car les Allemands de l’Ouest faisaient preuve de la même “peur des étrangers mêlée à la crainte pour leur prospérité et pour la perte de leurs traditions” qui marquera ensuite leur attitude vis-à-vis des nouvelles vagues d’immigrés.

Les travailleurs immigrés turcs, italiens et espagnols étaient fréquemment victimes de xénophobie et d’exclusion, et rien ou presque n’était fait pour leur intégration : “Le fait que la première génération de travailleurs immigrés n’était pas dans une démarche d’intégration arrangeait tout le monde”, écrit Der Spiegel, “les Allemands non plus n’avaient pas intérêt à les intégrer”.

Au début des années 1990, des incendies criminels dans des foyers pour immigrés à Mölln et Solingen ont marqué une période d’hostilité contre les étrangers dont le point d’orgue a été, en 1992, l’adoption d’une nouvelle loi particulièrement restrictive sur le droit d’asile. Les demandeurs d’asile n’étaient acceptés que s’ils n’avaient pas transité par des pays considérés comme “sûrs”, ce qui était pratiquement impossible, au vu des pays qui entourent l’Allemagne. Le chancelier de l’époque, Helmut Kohl, a affirmé à plusieurs reprises que l’Allemagne n’était fondamentalement pas un pays d’immigration, un point de vue largement partagé par les médias allemands.

Cette loi a finalement été abolie en 2005 et, au cours des dernières années, la réglementation a rendu plus facile l’accès au logement et au permis de travail pour les immigrés.

Qu’est-ce qui a provoqué ce changement radical d’attitude ? Selon Der Spiegel, il est essentiellement dû au pragmatisme politique : la population allemande est en baisse et les compétences professionnelles commencent à manquer de manière préoccupante ; du coup, les responsables politiques allemands sont conscients des bénéfices d’une hausse de l’immigration. “Ce serait un gâchis que de renoncer aux connaissances, aux compétences et à l’éducation acquises par des immigrés qui sont réticents à quitter l’Allemagne”, écrit le magazine, selon lequel à cela s’ajoute un autre facteur :

contrairement au traitement réservé par l’Allemagne aux travailleurs immigrés pendant les années du miracle économique, le pays veut à présent investir et intégrer. Il veut donner plus qu’il ne prend et offrir plus que de l’argent, des vêtements et un toit pour dormir. Il est prêt à offrir son humanité et son empathie, sa sollicitude et le sentiment d’appartenir à une même communauté – voire même son amitié.

Dans tout le pays, des bénévoles aident leurs nouveaux voisins à s’adapter et à s’installer dans leur communauté d’adoption ; des organisations caritatives récoltent des vêtements, des jouets et des articles d’hygiène personnelle.

Reste à voir si cette atmosphère parviendra à s’imposer face au sentiment de gêne croissante vis-à-vis du nombre de demandeurs d’asile qui vivent à présent en Allemagne. Les auteurs de l’article suggèrent que l’hospitalité allemande a ses limites, et que, si des mesures ne sont pas prises pour limiter le nombre de demandeurs d’asile qui entrent dans le pays, l’élan de solidarité pourrait se tarir :

Il y a au sein de la population un consensus autour d’une certaine compassion, avec toutefois des limites : les gens sont prêts à quelques sacrifices, mais pas à renoncer à tout, et certainement pas à leur vies confortables dans une Allemagne prospère.

Ils suggèrent que le gouvernement devrait réformer le système de vérification de la validité des demandes d’asile. Ceux qui fuient réellement des conflits et des persécutions devraient obtenir plus facilement l’asile, alors que les migrants économiques, en particulier d’Europe sud-orientale, devraient être logés dans des tentes et rapatriés dans les deux semaines qui suivent leur arrivée : “le rêve d’une vie meilleure ne donne pas automatiquement droit à l’asile”, affirment les auteurs de l’article. Ils préconisent l’adoption d’une loi sur l’immigration qui permette aux candidats qualifiés d’entrer dans le pays par des moyens légaux.

Au terme de leur enquête, les auteurs se demandent “quel est réellement l’état du pays ?”. Leur réponse :

Lorsqu’on parle de réfugiés, c’est un état d’angoisse. En réalité, cela se résume à la question de savoir comment l’afflux croissant de réfugiés et de demandeurs d’asile va affecter négativement le rapport entre les Allemands et ces nouveaux arrivants. Les 400 000 demandeurs d’asile censés arriver cette année mettront la nouvelle culture d’accueil des Allemands à l’épreuve. La supportera-t-elle ? Survivra-t-elle ?

Cet article s’inscrit dans le projet #OpenEurope. Porté par plusieurs médias européens, il vise à “raconter les solidarités concrètes qui se construisent pour venir en aide aux migrants. Et à défendre un projet européen fidèle à ses valeurs d'accueil, d'asile et d'ouverture”.