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La Serbie du côté des bourreaux de Poutine, ou l’héritage d’un passé nationaliste

Alors que le monde entier condamne l'agression de la Russie contre l'Ukraine, les médias en Serbie se sont tournés vers la glorification des crimes en célébrant la destruction des villes ukrainiennes et en soutenant sans réserve les forces armées russes pour qu'elles persévèrent dans la campagne contre leur pays voisin, note avec horreur l'écrivain belgradois Tomislav Marković.

Publié le 21 juillet 2022 à 10:44

“L’Ukraine attaque la Russie !”, voilà comment titrait le numéro de février d'Informer, le tabloïd le plus populaire de Serbie, dont le propriétaire et rédacteur en chef est un confident du président serbe Aleksandar Vučić depuis des décennies. Ce titre surréaliste n'est pourtant pas une exception dans la représentation médiatique de la guerre en Ukraine – au contraire, il n’est qu'une expression crue de la poutinophilie qui règne en Serbie depuis de nombreuses années.

Alors que le monde entier s'est uni pour condamner l'agression de la Russie contre l'Ukraine, les médias sous le contrôle d'Aleksandar Vučić se sont tournés vers une glorification sans limite de ces crimes. Les tabloïds, les sites Internet, les quotidiens, les hebdomadaires et les chaînes de télévision nationales célèbrent la destruction des villes ukrainiennes et soutiennent sans réserve les forces armées russes pour qu'elles persévèrent dans leur campagne contre le pays voisin. Les rédacteurs et les journalistes de ces médias de désinformation sont tombés dans une transe profonde – le meurtre de civils, le rasage des villes et la destruction des biens culturels et des églises les remplissent d'un enthousiasme exubérant.

Alors que des manifestations de soutien aux Ukrainiens ont eu lieu dans de nombreuses villes du monde, des rassemblements de masse ont été organisés à Belgrade au cours desquels la foule a acclamé Vladimir Poutine et la lettre Z – devenue le symbole de l’”opération militaire spéciale” russe – a été dessinée sur l'asphalte. Le monde entier frémit en regardant en temps réel les images de cadavres dans les rues de Boutcha, de bâtiments en feu à Kiev et Kharkiv, d'hôpitaux et d'écoles démolis, de voitures incendiées, de civils s'abritant des obus russes dans les stations de métro et de millions de réfugiés quittant leur pays, mais le cœur des poutinophiles serbes, lui, bondit de joie. Au lieu de la compassion envers les victimes innocentes, la compréhension pour les criminels est généralisée.

Impossible neutralité

Alors que ses laquais médiatiques célèbrent la mort et la destruction, Aleksandar Vučić feint la neutralité politique. La Serbie a voté à contrecœur en faveur de la résolution de l'Assemblée générale des Nations Unies qui condamne l'agression de la Russie dans les termes les plus forts et exige que le Kremlin cesse immédiatement de recourir à la force contre l'Ukraine, mais elle refuse obstinément d'imposer des sanctions à la Russie.

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Une multitude de responsables européens, de sénateurs américains et d'envoyés divers affluent pour voir Vučić et lui faire comprendre que l'heure du choix est arrivée : la Serbie fera-t-elle partie de l'Europe ou sera-t-elle une alliée de la Russie ? Malgré toutes les pressions, Vučić maintient la Serbie dans un entre-deux. Il ne peut évidemment pas y avoir de neutralité dans le cas de la campagne infâme de la Russie contre l'Ukraine : rester neutre pendant qu'un bourreau charcute une victime signifie se ranger du côté du bourreau.

L'attitude spécifique de la Serbie à l'égard de la guerre en Ukraine nécessite une clarification supplémentaire. Alors que dans d'autres pays ce sont l’agence de presse Sputnik et le média Russia Today qui sont chargés de diffuser la propagande du Kremlin, en Serbie la plupart des médias nationaux agissent comme s'ils faisaient d’ores et déjà partie de la machine russe, sous le commandement direct de Vladimir Poutine et de Roskomnadzor, l'agence fédérale russe chargée de la supervision des médias et des communications. Toutefois, le problème ne se situe pas uniquement dans la sphère médiatique, qui est déjà le produit de politiques désastreuses. 

La Serbie n'a jamais renoncé à l’idéal nationaliste de la "Grande Serbie" qui a conduit par le passé aux guerres dans l’ex-Yougoslavie. La seule exception a été le court premier mandat de Zoran Đinđić, mais cette tentative de retour à la civilisation a été interrompue par son assassinat le 12 mars 2003 – un assassinat perpétré par les mêmes forces qui ont mené les guerres et cherché à créer une Grande Serbie.

Les dirigeants politiques d'aujourd'hui ont activement participé à l'entreprise criminelle commune que furent les guerres des années 1990. Le président Vučić était un haut responsable du Parti radical serbe du criminel de guerre condamné Vojislav Šešelj. Son partenaire de coalition Ivica Dačić, dirigeant du Parti socialiste de Serbie, était le porte-parole du président serbe Slobodan Milošević pendant les crimes de guerre et le génocide.

L'un des plus proches collaborateurs de Vučić, le ministre de l’Intérieur Aleksandar Vulin a commencé sa carrière comme fonctionnaire de la Gauche yougoslave, la coalition politique fondée par l'épouse de Milošević, Mirjana Marković. L'actuelle ministre de l'Intégration européenne, Jadranka Joksimović, était rédactrice en chef de l'organe de communication du Parti radical serbe, Velika Srbija (“Grande Serbie”), dont le nom parle de lui-même.

Paix provisoire

Aucun responsable politique en Serbie n'a jamais admis publiquement qu'un génocide avait été commis à Srebrenica. Il n'y a eu aucune lecture du passé au niveau de l'Etat. Au contraire, toutes les élites politiques, médiatiques, culturelles, religieuses et sociales s'unissent pour nier la responsabilité serbe dans les crimes de guerre d’autrefois. L'histoire récente a été falsifiée – la version officielle étant que les Serbes ont toujours été les victimes partout, jamais les bourreaux.

Après avoir purgé leur peine, les criminels de guerre retournent dans leur pays, sont accueillis par les plus hauts dignitaires de l'Etat, entrent dans les comités centraux des partis au pouvoir et jouissent de sinécures et d'un espace médiatique pour exposer leur version de la vérité que le Tribunal de La Haye n'a visiblement pas été en mesure de comprendre.


L’exaltation devant l’agression criminelle de la Russie contre un pays souverain peut sembler étrange aux yeux des personnes non informées, mais pour nous qui vivons au cœur des ténèbres, cette réaction était courue d’avance, logique


D'innombrables peintures murales arborent l'image de Ratko Mladić et le slogan "héros serbe" dans les villes de toute la Serbie. Quiconque parle des crimes serbes est déclaré traître à la nation, et une foule médiatique se lance immédiatement dans une campagne de lynchage contre celui qui a eu l’audace de s’exprimer ainsi. Au bureau du procureur chargé des crimes de guerre, 2 500 affaires sont depuis des années au stade de l'enquête préliminaire, avec l'intention évidente de les étouffer. Selon les estimations du Humanitarian Law Center, au moins 6 000 criminels de guerre non condamnés se promènent aujourd’hui tranquillement dans les rues des villes serbes.

Pour les nationalistes serbes, la paix actuelle n’est que temporaire, tout comme le sont les frontières dans les Balkans. Eux rêvent toujours d'un grand Etat serbe qui engloberait le Kosovo, le Monténégro, la Republika Srpska et certaines parties de la Croatie. Si la réalisation de ce rêve est actuellement impossible, les nationalistes sont patients. Après leur défaite lors des guerres précédentes, ils se sont retirés dans leur repaire pour panser leurs plaies, alimenter la haine envers leurs voisins et maintenir la population dans un état de siège permanent par le biais d'une offensive médiatique. Pour l’heure, ils doivent attendre que les circonstances internationales changent – c'est l'un des principaux arguments que la propagande russe réserve au marché serbe, un conseil mille fois répété dans des articles et des apparitions publiques au cours des dernières décennies.

Le nouvel ordre mondial de Poutine

Depuis plus de deux décennies, les nationalistes attendent que la Russie entre dans un conflit décisif avec le "nouvel ordre mondial", qu'elle affronte l'Antéchrist occidental, qu'elle vainque l'Europe impie et les Etats-Unis, et qu'elle établisse son ordre nouveau. Ils ont placé leur foi en Poutine comme dans un messie qui créera un nouveau ciel et une nouvelle Terre. Ils imaginent le grand chef russe comme une version améliorée de Slobodan Milošević – le dirigeant d'un puissant empire disposant en sus d'un arsenal nucléaire.

Lorsque les troupes russes ont envahi l'Ukraine, les poutinophiles d'ici ont pensé que l'heure de l'épreuve de force finale était arrivée ; ils ont cru que c'était le début du grand bouleversement dans lequel l'ordre ancien serait rasé jusqu'à ses fondations, et que des ruines naîtrait un monde où la souveraineté, les frontières et les traités internationaux n'auraient aucune importance. Qu’à la place du droit international et des autres futilités occidentales, ce serait la loi de la jungle qui prévaudrait, comme le veut la tradition autoritaire.

Et que les Etats qui jouiraient des faveurs du maître du monde trônant au Kremlin, comme la Serbie, obtiendraient le droit de terminer ce qu'ils ont commencé il y a trois décennies : exterminer et expulser les autres nations et religions et enfin créer la Grande Serbie à laquelle ils aspirent depuis des siècles, pour être en phase avec leur propre grandeur fantasmée. Après tout, la doctrine nationaliste serbe considère la plupart des nations voisines comme des inventions communistes, tout comme la propagande de Poutine prétend que les Ukrainiens ont été inventés par Lénine. Pour eux, ces peuples sont tous des Serbes, ou plutôt des Russes égarés – ils refusent simplement de l'admettre et méritent donc d'être punis.

L'exaltation devant l'agression criminelle de la Russie contre un pays souverain peut sembler étrange aux yeux des personnes non informées, mais pour nous qui vivons au cœur des ténèbres, cette réaction était courue d’avance, logique. Dans un pays dont les héros sont Slobodan Milošević, Radovan Karadžić et Ratko Mladić, il est normal que Vladimir Poutine ou l'un de ses bouchers qui massacrent des civils à Irpin, Marioupol et Kharkiv soient célébrés comme des héros. Le public, qui pense majoritairement que le massacre du marché Markale de Sarajevo était une mise en scène et que les cadavres démembrés étaient en fait des mannequins, croira facilement au même type de fable de propagande concernant les massacres de civils à Boutcha.

Si les hyènes médiatiques tournent régulièrement en dérision les victimes du génocide de Srebrenica dans les programmes télévisés aux heures de grande écoute, pourquoi ne se réjouiraient-elles pas de voir les victimes des crimes de Poutine ? Comme le disait le grand écrivain et penseur serbe Radomir Konstantinović il y a trois décennies : "Nous vivons dans un monde (si l’on peut appeler cela vivre) dans lequel le monstrueux devient naturel, et le naturel monstrueux". À ce jour, malheureusement, son diagnostic n'a rien perdu de sa justesse.

En partenariat avec S. Fischer Stiftung

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