Idées Alberto Alemanno sur l’Europe en 2020

Prise au piège des attentes qu’elle a créées

Alors que l'Union européenne entre dans un nouveau cycle politique, Alberto Alemanno, Professeur de droit et politique de l'Union européenne à HEC Paris et membre du conseil de surveillance de VoxEurop, liste les priorités de UE cette année.

Publié le 22 janvier 2020 à 07:32

La nouvelle direction politique, incarnée par la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, semble avoir fait des promesses trop généreuses, et généré des attentes démesurées qui pourraient s'avérer trop difficiles à gérer, notamment en ce qui concerne l'engagement de l'UE à :

1. Défendre les intérêts de l'UE contre les Etats-Unis, la Chine et la Russie

2. Prendre l'initiative en matière de changement climatique 

3. S'attaquer aux démocraties illibérales au sein de l'UE

4. Dompter les géants du numérique

5. Surmonter le traumatisme du Brexit.

Analysons brièvement les raisons pour lesquelles l'Union européenne a visé bien trop haut sur ces engagements.

1. L'assassinat du général iranien  Qassem Suleimani a déjà mis à l'épreuve la première Commission "géopolitique" autoproclamée en donnant une idée de ce que l'on peut attendre de la nouvelle politique étrangère de l'Union. La Commission von der Leyen a été privée en quelques heures le principal héritage de la Commission Juncker et de sa haute représentante Federica Mogherini en matière de politique étrangère de l'UE : l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA). L'UE devrait demeurer à présent un spectateur passif de l'évolution de la situation en Iran ainsi qu'en Lybie, la prochaine grande guerre civile aux frontières de l'UE après la Syrie, avec des conséquences inattendues majeures.  

2. En annonçant un plan économique colossal pour faire face à l'urgence climatique, malgré la renonciation de la Pologne à un objectif d'émissions nettes nulles d'ici 2050, l'UE pourrait avoir surestimé son New Green Deal. Bien que son adoption législative ne requière pas l'unanimité, la Commission risque de payer au prix fort son acceptation politique par la Pologne ainsi que d’autres formes de mécontentement. En plus des 100 milliards d'euros du Fonds de transition équitable – censé aider les économies européennes à faire la transition verte en renonçant aux combustibles fossiles – ces pays sont prêts à formuler de nombreuses demandes dans d'autres domaines politiques litigieux, comme le budget pour les sept prochaines années, ainsi que les questions fondamentales, tels le respect de l'Etat de droit. Au fur et à mesure que l'UE prendra la voie verte, le fossé Est-Ouest se creusera davantage. 

3. En ce qui concerne l'Etat de droit, la Commission von der Leyen est "politiquement captive" des mêmes dirigeants politiques qu'elle devrait tenir pour responsables. Les partis au pouvoir en Hongrie et en Pologne ont tous deux contribué à la confirmation de l’équipe d'Ursula von der Leyen. Ses nouveaux commissaires, de Didier Reynders à Věra Jourová, semblent trop timides et prudents dans l'exercice de leurs prérogatives en matière de contrôle sur le respect de l'Etat de droit. Ce sera une autre bataille majeure de 2020, qui devrait encore s'accélérer dès que la Fidesz de Victor Orbán quittera le groupe conservateur du Parti populaire européen pour rejoindre ACRE, le groupe de droite du PiS de Jarosław Kaczyński.

4.En ce qui concerne les “big tech” américaines, l'UE devrait se limiter à jouer son rôle de premier régulateur mondial, laissant ainsi la Chine et les Etats-Unis renforcer leur domination sur le marché de l'intelligence artificielle (IA) et des nouvelles technologies. Malgré toutes les discussions sur le Digital Services Act, la règlementation qu’il prévoit ne permettra pas de garantir à l'UE la "souveraineté numérique" à laquelle elle aspire et éventuellement changer le modèle économique des “GAFA” – Google-Apple-Facebook-Amazon. 

5.2020 verra enfin une accélération du processus du Brexit à travers une mise en œuvre ardue et contestée de l'accord de retrait, qui est sans précédent. Parallèlement se déroulera la difficile négociation des relations futures entre le Royaume-Uni et l'UE. Etant donné que des accords commerciaux nouveaux et jamais testés seront mis sur la table des négociations, on peut s'attendre à ce que l'UE à vingt-sept ne parle plus d'une seule voix et soit plus exposée que jamais aux demandes des Britanniques.

La Conférence sur l'avenir de l'Europe qui va bientôt s’ouvrir va encore accroître les attentes, en particulier celles des citoyens de l'UE, mais va se révéler incapable – à dessein – de les satisfaire. Le modèle proposé par le Parlement européen semble indiquer qu’il y a de fortes probabilités qu'il se transforme rapidement en une consultation venue d’en haut déguisée en moment participatif, dans l’esprit du temps. Attention !

En résumé, en 2020 l'européanisation de nos sociétés et de nos économies se poursuivra, tandis que nos systèmes politiques nationaux continueront à faire semblant qu’ils pilotent notre avenir commun. Pourtant, comme leur inadéquation inhérente à relever les défis réels finira par le révéler, 2020 sera l'année où davantage de personnes vont réaliser que l'Europe a besoin de son propre et véritable système politique.

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