Même lorsqu’il se trouve au bord du précipice – dans lequel il ne tombe jamais, si l'on en croit les sondages – Silvio Berlusconi ne peut s’empêcher de voir les femmes, qu’elles soient belles-de-nuit ou ministres, comme des proies. "Je n’ai jamais payé une femme. Je ne vois pas où est l’intérêt s’il n’y a pas le plaisir de la conquête", s'est-il défendu devant la presse, en réponse aux propos de Patrizia D’Addario. Cette show girl avait révélé avoir passé une nuit avec le chef de l’Etat italien le 4 novembre 2008, le jour où Barack Obama se faisait élire président des Etats-Unis. Il y a quelques semaines, en pleine torpeur estivale, Berlusconi a enfoncé le clou : "Les journaux disent sans cesse que je déteste les femmes. S’il y a une chose que j’aime, ce sont bien les femmes, même les ministres."

Le "Papigate" [de "papi", "papounet", surnom donné à Berlusconi par la mineure Noemi ] dépasse très largement le folklore berlusconien, c’est une véritable révolution anthropologique et culturelle, comme l’expliquent les documentaires d’Erik Gandini, auteur de Videocracy, et du duo Lorella Zanardo et Marco Malfi Chindemi, réalisateurs de Il Corpo delle donne ("le corps des femmes"). Ces corps de femmes qui font justement les choux gras des médias italiens. Partout, les mêmes formes : aguicheuses, reluisantes, exhibées et soignées à l’extrême. On les adule et on les ridiculise. Qui ne rit pas passe pour frustré aux yeux de la société.

"Veline", "meteorine", "letterine" : icônes télévisuelles

Il était une fois l’Italie de Nilde Lotti et Tina Merlin [Nilde Lotti fut membre du Parti communiste et la toute première femme à devenir Présidente de la Chambre des députés. Tina Merlin était journaliste, écrivaine et membre de la Résistance pendant la guerre, ndt]. Nilde Lotti et Tina Merlin semblent n'être plus qu'un lointain souvenir. L’Italie d’aujourd’hui fait la part belle à des catégories socioprofessionnelles inconnues des autres pays. "veline", "meteorine", "letterine" et "letteronze" : autant de termes désignant ces "bimbos" du petit écran à qui l’on décerne aujourd’hui le statut d’icône populaire et qui s’invitent même en politique, après relooking, avec le succès qu’on leur connaît.

Le cas le plus connu est celui de la ministre de l’égalité des chances, Mara Carfagna. Ancienne showgirl et modèle pour les calendriers dénudés du magazine Max, elle ne manque pas une occasion aujourd'hui de rappeler l’importance de la trinité "Dieu, patrie, famille" et fait l’éloge de "Rome, berceau de la chrétienté". Le parcours de la jeune députée européenne Barbara Matera est tout aussi atypique aux yeux de Bruxelles : née en 1981, elle a été actrice de série B, présentatrice sur la RAI et finaliste régionale de Miss Italie. Son CV publié sur le site du Parlement est tristement vide, tout comme les pages au sujet de son activité politique. La seule certitude est qu’à 28 ans, la belle députée sera bientôt diplômée : "En 2009, ses derniers examens universitaires en poche, elle accepte de se présenter au Parlement européen sur les listes du Peuple de la Liberté (PdL) de la région Sud. Elle soutiendra sa thèse sur la Réforme du collège en Italie."

Francesca Pascale, ancienne présentatrice de l’émission Telecafone("Télé-plouc") s'est rendue célèbre par sa phrase désormais culte : "Si tu baisses ta culotte, tu fais monter l’audimat". Elle est également l’instigatrice du comité "Silvio, tu nous manques", en soutien au Cavaliere lorsqu’il était dans l’opposition. Aujourd’hui, Francesca Pascale travaille comme conseillère municipale à Naples pour le PdL et auprès du service de relations presse du ministère pour le Patrimoine culturel.

Les féministes ont du mal à se faire entendre

Il y aurait de quoi se révolter. Et pourtant, dans tout ce capharnaüm, où sont donc passées les femmes ? Et les féministes ? Beaucoup se sont posées ces questions, à commencer par les premières concernées. Après le débat lancé dans les pages du quotidien L’Unità, le 12 août par sa directrice Concita De Gregorio et la politologue Nadia Urbinati ("Il faut repartir de zéro. De l’essentiel. Lancer un appel, par exemple. Certaines femmes s’y préparent : lancer un appel n’est pas un moyen désuet d’agir. C’est tout nouveau. Nous ne devons pas nous laisser faire. Nous devons recommencer ici ") et les interventions d’écrivaines, d’actrices et d’enseignantes universitaires – la dernière en date est celle de Chiara Volpato, professeur de psychologie à l'Université de Milan, dans le New York Times du 26 août-, le débat semble relancé. Mais pas renouvelé : fait d’appels et de contre-appels, de notes et de quelques conférences. Voilà tout.

Les groupes féministes sont pourtant nombreux et très actifs en Italie, mais ils ne parviennent pas à se faire entendre. Ou, quand ils y arrivent, ne font pas l’unanimité au sein des nouvelles générations. Il leur manque non seulement des lieux de rassemblement – à l’exception de la Maison internationale des femmes, à Rome – mais également une nouvelle approche de la politique. Une approche plus structurée, qui s’appuierait moins sur les témoignages et plus sur la mobilisation et le recrutement de nouveaux membres, en utilisant des moyens traditionnels et d’autres plus modernes, comme les réseaux sociaux. Autrement dit, pour paraphraser Kissinger, on est en droit de se demander "qui dois-je appeler pour parler avec le mouvement des femmes ?"

Giulia Lasagni traduite par Laurent Laget