C'est le nouveau miracle allemand. L'effondrement économique de l'Allemagne est le plus spectaculaire de tous les grands pays d'Europe. Et pourtant, le chômage n'augmente pas. Ainsi, au premier trimestre 2009, le produit intérieur brut (PIB) allemand a chuté de 6,9 % par rapport à la même période l'année précédente, soit une baisse plus de deux fois supérieure à celle du PIB espagnol (- 3 % ; chiffres Eurostat).

Parallèlement, sur la même période, le chômage est passé outre-Rhin de 7,4 % à 7,7 % de la population active ; en Espagne, il a quasiment doublé, passant de 10 % à 18,1 %. Plusieurs mesures expliquent ce miracle allemand. Deux en particulier. D'abord, les facilités données aux entreprises rencontrant une baisse conjoncturelle de la demande pour réduire le temps de travail de leurs employés, sous la forme du "Kurzarbeit" [littéralement, “travail court”] encouragé par l'Etat. 1,5 million de travailleurs sont concernés par une réduction moyenne d'un tiers du temps de travail, et la mesure a permis de préserver près d'un demi-million d'emplois équivalents à temps plein.

Seconde mesure qui limite la hausse du chômage, la "mise en attente" ou suspension temporaire du travail : l'entreprise continue de payer 10 % du salaire, le reste étant quasiment intégralement couvert par l'Etat ; le travailleur reste sur la liste des salariés de l'entreprise, mais sans autre travail que celui de profiter de son temps libre pour se former et se recycler. C'est en quelque sorte l'équivalent de l'Expediente de Regulación de Empleo espagnol (ERE, plan de restructuration), généralisé et temporaire mais en plus souple et avec moins d'exigences administratives. En Espagne, la destruction de postes concerne encore peu les contrats à durée indéterminée ; les deux tiers des emplois détruits au cours des 12 derniers mois étaient des contrats courts.

La préservation réussie de l'emploi par les Allemands ne se résume pas à ce tour de passe-passe statistique consistant à comptabiliser des employés “en attente” plutôt que des chômeurs. L'Allemagne est le plus gros exportateur au monde (48 % de son PIB) et l'économie la plus compétitive : quand les échanges mondiaux seront sortis de la crise, elle verra reprendre ses exportations et, du même coup, l'emploi dans ses entreprises qui sont viables. Ce pari se fonde également sur une culture d'entreprise à long terme, celle du capitalisme rhénan tel que le dépeint Michel Albert dans son classique, Capitalisme contre capitalisme (1991), par opposition au capitalisme anglo-saxon à courte vue et antisocial. Le système allemand ankylosé fut radicalement assoupli à partir du début des années 2000, avec l'Agenda 2010 de la coalition emmenée par Gerhard Schröder, repris ensuite par Angela Merkel : ah, l'importance qu'il y a à maintenir une continuité fondamentale entre deux politiques économiques !

Une réforme multiple du marché du travail (notamment) fut entreprise avec d'inévitables sacrifices négociés par la commission Hartz [en 2002, le gouvernement allemand a confié à une commission présidée par Peter Hartz, directeur des ressources humaines chez Volkswagen, une mission consistant à faire des propositions pour réformer le marché du travail.] sans se concentrer uniquement sur les coûts de licenciement : journée de travail, emploi indépendant, mini-emploi, durée de l'indemnisation chômage, modération salariale, relèvement de l'âge de la retraite, tiers payant dans les dépenses de santé, etc. Les réformes Hartz ont permis à l'Allemagne de retrouver sa compétitivité perdue (10 points par rapport à la zone euro, 17 par rapport aux Etats-Unis, 24 par rapport à l'Espagne) et sa place de premier exportateur mondial. Elles ont également mis en place un instrument de choix, un réseau d'agences pour l'emploi (publiques et privées, à l'échelon fédéral et des Länder) extrêmement efficace.

La réforme du marché du travail n'est certainement pas la panacée pour sortir de la crise (qui a d'autres causes), ni la baguette magique de la création d'emplois, mais l'expérience allemande montre que cela contribue à soutenir l'emploi. Ou du moins à créer des conditions favorables à la création d'emplois. L'Espagne a beaucoup à apprendre de l'Allemagne.